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Viol. Une histoire d’amour

Viol. Une histoire d’amour

En 2003, Joyce Carol Oates publie Rape. A love story aux États-Unis. Le roman est traduit par Claude Seban et paraît en 2006 en France aux éditions Philippe Rey. C’est également en 2003 que paraît Trauma, mon premier roman, sur le sujet similaire de la violence sexuelle qui fracasse les vies quand des hommes s’arrogent le droit d’importuner des femmes. Quand ils croient avoir le droit de se « servir ».

Dans Viol. Une histoire d’amour, l’auteure pose le ton dès le premier chapitre intitulé « Elle l’a cherché ». Une femme, cette femme-là particulièrement, porte sa responsabilité dans le viol qu’elle subit. Du moins, c’est ce qu’une sorte de voix off retraçant l’inconscient collectif pose avec une certaine insistance. La suite sera sans concession.

Tina Maguire, jeune veuve, mère d’une fillette de 12 ans, est une femme sans doute un peu trop libre, un peu trop séduisante, un peu trop susceptible d’exciter les fantasmes de certains des hommes de Niagara Falls où elle vit.

« Une femme comme ça, trente-cinq ans, habillée comme une adolescente. Débardeur, jean coupé, crinière de cheveux blonds décolorés, frisottés. Jambes nues, sandales à talons hauts ? Des vêtements sexys qui lui moulent les seins, les fesses, elle s’attendait à quoi ? »

Le soir du 4 juillet 1996, Tina participe à l’événement de la fête nationale chez son amant Casey. De la bière, de la musique, des ami-es, l’été est chaud. Peu après minuit, elle décide de renter à la maison et réveille sa fille, endormie sur le canapé. Elles pourraient rester dormir chez Casey, mais Tina a envie de prendre l’air et de rentrer chez elle avec sa fille.

La traversée du parc leur sera fatale quand une bande de jeunes avinés et drogués croisent mère et fille et deviennent subitement des chiens en meute. Bethie est brutalisée, se fait déboîter l’épaule et sauve sa peau en se cachant sous les bateaux du hangar dans lequel sa mère est battue, violée, laissée pour morte par huit monstres.

La fillette sortira chercher du secours et l’agent Dromoor sera le premier à croiser son regard sur les lieux du viol. Tina et Dromoor s’étaient brièvement rencontrés deux ans auparavant dans un bar. Pourtant, le policier se laissera embarquer émotionnellement dans cette histoire, témoignant son soutien à Tina encore convalescente, contrairement aux principes de sa profession.

Pendant que Tina est hospitalisée, Bethie identifie trois des violeurs. Huit hommes sont interpelés.

« Dans le couloir, ta grand-mère exige de savoir quand ces animaux seront envoyés en prison. »

Mère et fille sont rongées d’inquiétude. Les violeurs ont payé une caution, ils sont dehors, vivent dans le même quartier que la mère de Tina chez qui elles ont trouvé refuge. Dans les environs, la pression est forte, les menaces sont récurrentes. Le chat disparaît.

En septembre, une première audience rassemble violeurs, violée et blessée. Les criminels se sont payé un avocat ignoble qui n’hésite pas à instiller le doute en retournant la situation. Tina est quasiment accusée d’avoir consenti à des rapports payants avec ces hommes, des jeunes gens du quartier qu’elle connaît bien. La négligence de la mère envers sa fillette qu’elle aurait osé associer à cette partie est pointée. Le doute est disséminé.

« La parole de cette femme contre la leur. Tout le monde peut crier au viol. Un doute raisonnable, c’est tout ce qu’il faut à un jury. Qui peut prouver, réfuter ? »

La salle est sous le choc. Tina se sent trahie, salie à nouveau. Il n’y aura pas de procès. Alors Dromoor, conscient des fragilités d’une justice dont les rouages ruinent l’efficacité, pense qu’il a été désigné, choisi, pour clarifier la situation.

Tout au long du roman, Joyce Carol Oates alterne les modes narratifs : narration extérieure, pensées intérieures de différents personnages, adresse quand il s’agit du personnage de Bethie, rumeur ou qu’en dira-t-on pour appuyer certaines scènes. Le texte est nerveux. Il embarque à travers la cruauté humaine, l’injustice, le dénigrement.

La situation est bouleversante et son traitement dit aussi la double violence faite aux femmes quand, après l’abattage méthodique par la meute, leur parole est mise en doute, leur témoignage contesté et que, parfois, mères et sœurs des criminels sont parties prenantes du déni. Mais, à la différence de ce qui survient dans la vraie vie quand le crime demeure impuni, le roman, usant de son jeu des possibles, règle les comptes de façon jubilatoire !

Le roman de Joyce Carol Oates est une fiction réaliste. Le livre se lit dans l’urgence , la lecture poussée par l’envie de connaître le dénouement, tant la situation que traverse Tina est d’une intenable cruauté.

Quant au sous-titre Une histoire d’amour, j’en viens à me demander si l’auteure n’a pas ajouté les pages à ce sujet comme pour adoucir un ensemble abrupt, cruel… C’est, à mes yeux, la partie la moins convaincante.

Viol. Une histoire d’amour est un livre à confier à tous ceux qui doutent encore de ce que violer signifie et aux autres qui pensent que, dans tous les cas, elle l’a bien cherché. Un livre à confier à toutes celles qui, récemment, ont cru pertinent de signer une tribune appelant au droit des hommes à la « liberté » d’importuner. Celles qui fantasment le viol et la possible jouissance dans cette violence…

Lettre à une petiote sur l’abominable histoire de la bouffe industrielle

Lettre à une petiote sur l’abominable histoire de la bouffe industrielle

Après sa Lettre à un paysan sur le merdier qu’est devenue l’agriculture, Fabrice Nicolino s’adresse à sa petiote pour lui expliquer le monstre qu’est devenue l’industrie agroalimentaire.

Raréfaction des espèces végétales dans la nourriture humaine — de 30 000 espèces comestibles recensées, 12 seulement assurent la base des repas des ¾ de la population planétaire. Violence des multinationales du crime chimique de guerre — gaz sarin, agent orange… — reconverties en fournisseuses planétaires de pesticides dont elles savent la toxicité. Exploitation des enfants dans les plantations de cacao revendant aux plus grandes marques. Composition affolante de plats préparés devenus pathogènes…

« Quelque 75 000 accidents cardio-vasculaires et 25 000 morts seraient dus à l’excès de sel chaque année dans notre pays. Soit près de 70 morts par jour. […] 80 % du sel consommé chez nous provient des aliments savamment préparés par l’industrie agroalimentaire. »

Le sel, le sucre et le mauvais gras sont les grands amis d’une industrie qui en ajoute à tour de bras pour rehausser le goût de matières premières fades parce que de piètre qualité. Ils permettent de conserver comme de retenir l’eau ce qui augmente le poids d’un produit. Ils rendent accro un consommateur qui, mené par ses addictions, saura se rendre jusqu’au bon rayon du supermarché… L’industrie étudie les comportements des consommateurs pour mieux qu’ils mangent dans sa main.

L’obésité et le diabète se répandent partout où des multinationales de la malbouffe déploient produits et stratégie. Mais pourquoi se préoccuper de santé publique quand la recette rapporte lourd et que la morale de l’histoire est de faire du profit ? À quoi bon ?

Des pesticides plein les pommes ou la vigne et le public s’inquiète des résultats d’études scientifiques : dormez tranquilles braves gens et consommez sans crainte, des agences de communication sont là pour minimiser les problèmes liés aux effets des produits dont on asperge fruits et légumes. À force d’informations contradictoires, plus personne ne s’y retrouve. La liste est longue des reproches à formuler envers une industrie particulièrement malsaine dont les lobbies sont puissants.

Voilà un petit livre précieux — dont l’adresse à la « petiote » est parfois agaçante. L’ouvrage a le mérite de recenser des parcours industriels qui font froid dans le dos tout comme les dérives du secteur de l’agroalimentaire. Il se termine fort heureusement par un chapitre « hommage » à celles et ceux qui ne s’en laissent pas conter. Une note d’espoir, l’exemple de lanceurs d’alerte ou de protecteurs de biodiversité, des solutions à mettre en œuvre sans tarder.

Après cette lecture, qui osera encore faire ses courses les yeux fermés ?

Le Semeur

Le Semeur

Le Semeur est le premier long métrage de Marine Francen, inspiré du roman de Violette Ailhaud — qui cacherait sans doute le nom d’une autre auteure, un pseudonyme donc, si l’on en croit Slate.

En 1852, un village cévenol est vidé de ses hommes par les troupes napoléoniennes. Après le coup d’État qui a sonné la fin de la Deuxième République, l’empereur Napoléon III fait emprisonner les Républicains du territoire.

Demeurées seules, les femmes s’organisent pour subvenir à leurs besoins. Il est question de survie et, ensemble, elles trouvent des solutions. Le temps passe, les hommes ne reviennent pas et plus personne ne monte de la vallée au village pour donner quelque nouvelle.

Violette est une jeune femme à qui son père a appris à lire, ce qui est exceptionnel pour l’époque [l’instruction deviendra obligatoire après les lois Jules Ferry de 1881-1882]. Violette et ses amies rêvent d’hommes. L’une d’entre elles devait se marier tandis que son promis a été tué le jour de la rafle.

Désolées à l’idée d’être à jamais privées d’hommes à aimer, les jeunes femmes se font la promesse qui si un homme venait à passer par le village, elles se le partageraient pour porter chacune un enfant de lui. Un enfant qui serait garçon ou fille et permettrait de continuer d’élever la vie dans ce village déserté.

Un maréchal-ferrant viendra, la promesse se tiendra.

Avec beaucoup de pudeur et de délicatesse, Marine Francen met en scène un beau film porté par une lumière extérieure magnifique. Le format carré apporte sa singularité. Et l’auteure se tient à distance des travers qu’on pourrait facilement imaginer dès lors que plusieurs femmes partagent le même homme.

  • Entretien avec la réalisatrice chez Allociné
Dans la forêt

Dans la forêt

Dans la forêt est le premier roman de l’Américaine Jean Hegland. Le texte est publié aux États-Unis en 1996 et rencontre le succès, il est adapté au cinéma. Il faudra pourtant attendre 20 ans pour une publication française aux excellentes éditions Gallmeister, dans la traduction de Josette Chicheportiche.

Sans jamais la nommer, le roman évoque la fin d’un monde. Comment faire quand plus rien ne fonctionne comme avant ? Comment se nourrir, assurer son hygiène ? Comment passer l’hiver et préparer l’été ? Comment, surtout, se préserver et se protéger quand on est deux jeunes femmes confrontées à l’autonomie voire l’autarcie, sans adultes pour veiller à ce que tout se passe au mieux tandis que le danger n’est jamais loin.

Au commencement

Nell et Eva vivent dans une maison californienne installée en bordure d’une forêt. Elles sont sœurs, respectivement âgées de 17 et 18 ans. Leur père travaille dans une école de Redwood, la ville la plus proche située à une cinquantaine de kilomètres. Leur mère est une ancienne danseuse reconvertie dans le tissage. Paradoxalement, les deux jeunes sœurs ne vont pas en classe et reçoivent une éducation libre dans laquelle chacune doit prendre ses responsabilités. Elles vivent en lien avec leur nature et la nature.

Le roman débute par l’ouverture du journal de bord que Nell se décide à écrire, puisque plus rien n’est comme avant. Elle sent le besoin de tracer ce qui survient — ce qui est un très beau prétexte romanesque. Elle fait l’état des lieux de la situation pour tenter de voir clair au fil des événements qu’elle ne cessera de raconter, d’essayer de comprendre.

Le journal est le dépositaire de ses doutes. De ses hauts et bas comme des moments de tension insoutenable avec sa sœur. De ses questionnements existentiels.

« Le déficit du gouvernement avait fait boule de neige pendant plus d’un quart de siècle. Nous connaissions une crise du pétrole depuis au moins deux générations. Il y avait des trous dans la couche d’ozone, nos forêts disparaissaient, nos terres arables exigeaient de plus en plus d’engrais et de pesticides pour produire moins de nourriture — mais plus toxique. Il y avait un chômage effroyable, un système d’aide sociale surchargée et les gens dans les quartiers déshérités bouillaient de frustration, de rage, de désespoir. »

Nell est admissible à Harvard. Elle travaille avec acharnement pour intégrer ce dont elle pense manquer du fait de son éducation « naturaliste » et se nourrit d’une encyclopédie susceptible de lui apporter toutes les connaissances. Avec conviction, elle tourne les pages une à une et apprend par ordre alphabétique.

Pendant que Nell potasse, Eva s’entraîne sans relâche à danser pour pouvoir rejoindre un corps de ballet californien. Les deux sœurs sont cultivées, déterminées.

Le drame s’installe

Par touches successives d’allers et retours dans le temps, Nell donne à comprendre que sa mère est récemment morte d’un cancer dont elle n’a pu se défaire. Une mère fantasque que sa fille ne comprend pas toujours et qui laisse en héritage une plantation en forme de cœur de tulipes rouges.

Dans la maison en bordure de forêt, l’électricité manque de plus en plus souvent. On ne saura jamais ce qui est survenu. Les choses ne sont juste plus comme avant, quand la consommation en totale insouciance était encore possible, quand les deux jeunes femmes voyaient l’avenir s’ouvrir devant elles, n’ayant qu’à choisir vers quel destin avancer.

En ville, la rumeur va bon train au sujet des dysfonctionnements, du manque d’essence, de la raréfaction des denrées alimentaires. La pénurie est à l’œuvre. Mais la maison dispose d’un garde-manger riche de provisions et la famille pense avoir le temps de voir venir sans craindre la disette.

Les jours passent et chacun est à la tâche. Nell travaille, Eva danse, le père vaque entre jardin potager et conserves, taille du bois en prévision de l’hiver. Malgré les changements — le père ne va plus au travail — tout semble pouvoir continuer comme si de rien n’était. Ou presque.

Alors qu’il est dans la forêt à débiter du bois, le père tombe sur sa tronçonneuse en marche. L’accident lui sera fatal, ses deux filles demeurant dans l’incapacité de résorber l’hémorragie. Angoissées à l’idée que des bêtes sauvages dépouillent le cadavre de leur père, elles s’acharnent à l’enterrer sans tarder.

« De retour à la maison, nous avons descendu nos matelas dans le salon. Nous avons verrouillé les portes, fermé les fenêtres et sommes passées à tour de rôle dans l’eau froide de la baignoire. […] Il semble que nous sommes restées pendant des jours repliées en nous-mêmes tandis que les mauvaises herbes envahissaient ce qui restait du potager d’automne. »

Les cauchemars de Nell débutent.

Survivre, telle est la question

Dans la maison de la forêt, la vie des deux sœurs s’organise dans une sorte d’hébétude et d’angoisse dissipées par des moments de joie, de rires et de légèreté. Nell et Eva ne doivent plus compter que l’une sur l’autre et malgré tout l’amour qu’elles se portent, des tensions viennent les tirailler. L’une étudie l’autre danse, tandis que les provisions se raréfient et que l’électricité semble définitivement coupée.

Les deux jeunes femmes n’en reviennent pas lorsque Elie débarque chez elles. Il est venu à pied de la ville et veut partir à Boston car la vie va mieux là-bas, dit-il en répétant une rumeur dont il ne connaît pas le fondement. Il vient chercher Nell avec laquelle il aimerait émigrer, comme leurs ancêtres l’ont fait quelques siècles plus tôt à travers le pays. Ces deux-là s’aiment et la promesse d’un avenir meilleur ailleurs leur donne des ailes.

Alors qu’elle s’éloigne en compagnie d’Elie, prête à marcher pendant des jours pour rejoindre un hypothétique territoire où mieux-vivre, Nell renonce à laisser sa sœur seule. Elle abandonne Elie et le projet de Boston, rejoint Eva qu’elle ne veut plus jamais quitter.

Dans la forêt

Les deux jeunes femmes épuisent quasiment les réserves en nourriture avant de réaliser qu’il leur faut reprendre le potager, préparer le sol, planter les graines que leur père a stockées. Elles pourront alors se nourrir de légumes frais qui leur permettront de ne plus subir les carences d’une alimentation de mauvaise qualité en trop faibles quantités.

Elles cultivent et produisent, conservent et déshydratent en prévision de l’hiver. Nell cueille de multiples de plantes dans la forêt qu’elle a auparavant identifiées dans des ouvrages et reconnues pour leurs qualités curatives.

Les jours passant, de nouveaux drames survenant, Eva qui dansait tant ne danse plus. Nell porte la situation à bouts de bras et s’épuise. Tandis que la folie de la douleur et de l’isolement les gagne petit à petit, les deux sœurs comprendront qu’elles n’ont plus d’autre choix que de rejoindre la forêt pour y vivre — et sans doute y mourir.

Un roman d’anticipation

Dans la forêt anticipe la fin de l’opulence et rend caduc le modèle américain. Sans jamais dénoncer frontalement l’exagération consumériste d’un pays entier, l’auteure donne cependant à comprendre et à critiquer les usages irresponsables de consommateurs hors sol. Déconnectés des conséquences de leurs actes irréfléchis, coupés d’une nature et d’un état sauvage dont ils sont pourtant issus, les humains des villes sont bien vite malmenés par le moindre changement dans l’approvisionnement de matières fossiles, de nourriture, d’énergie. Ceux des champs vivront une autre fin des temps puisqu’ils connaissent la nature et ce qu’elle peut offrir en partage.

Alors, puisque « nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend » [paroles de zad], sans doute est-il encore temps de rallier la forêt, la montagne et leurs infinies possibilités de vies à réinventer.

« Les livres dans une main, j’ai fermé la porte de l’atelier de Mère. Dans le salon, j’ai ramassé la carabine, pris la boite de balles dans l’armoire. Tout le reste, je l’ai laissé. Mon ordinateur et ma calculette et ma lettre de Harvard, les chaussons de danse d’Eva, le lecteur de CD et le carrousel de Noël, j’ai laissé une maison entière de choses dont nous pensions autrefois avoir besoin pour survivre, et je suis sortie. […] J’ai grimpé les marches, traversé la terrasse, hésité quelques secondes, puis j’ai lancé le tison à l’intérieur par la porte ouverte. »

L’Orchestre en or

L’Orchestre en or

L’orchestre en or est une formation musicale singulière composée de sept membres : cinq cuivres [ou vents], un batteur, un chanteur. Le groupe existe depuis cinq ans et prépare son deuxième album.

L’Orchestre en or joue les compositions de Camille Scheppet, au saxophone. Xavier Machault chante des textes de son cru ou empruntés. Félix Gibert est au trombone, Franck Bodin à la batterie, Gaël Ritteau joue de la trompette et raconte quelque histoire [le jardin n’existe pas…]. À l’avant-scène, Gwen Lebars et Marc Maffiolo se partagent les saxophones baryton et basse.

Alors que le son de cet ensemble est d’abord surprenant — pas si courant un groupe de cuivres sans instrument à cordes — très vite la musique l’emporte et l’Orchestre en or embarque la salle. Du rythme, du swing, c’est drôle et festif. Puis plus sage voire tendre, avant de repartir à pleins poumons vers des sonorités parfois étonnantes.

Succession de morceaux, intermèdes discutés, chansons à texte, montée en tension… Chaque musicien semble profiter pleinement de la performance et la complicité du groupe transparaît.

Le concert passe à vive allure et après le rappel, on en voudrait encore parce que c’est vraiment excellent !

La photo, un art politique

La photo, un art politique

Le festival de photographie Les Rencontres d’Arles invite chaque année les photographes d’un pays particulier. La Colombie était à l’honneur cet été et, à travers elle, des photographes d’hier et d’aujourd’hui.

La vuelta !

La Vuelta ! est le titre de l’exposition consacrée à 28 artistes invité-es de Colombie. Ce mot issu de l’argot des narcotrafiquants signifie « meurtre, trafic, vol ». Mais aussi « le tour », dans le sens des rondes que répètent des passeurs de drogue à travers les quartiers qu’ils parcourent à moto, là où aucune voiture ne peut les intercepter.

La violence et les ravages liés aux trafics sont omniprésents dans les œuvres exposées. Il s’agit de morts anonymes, de disparus, de « soldats » vivant dans la jungle, d’hommes en armes aux rudes conditions de vie.

La photo politique

Les reporters de guerre racontent par la photographie ce que le terrain leur donne à voir. De fait, l’image, comme d’autres arts, est politique. C’est ce que confirme cette exposition résolument marquée par le trafic de drogue et ses conséquences, mais aussi par l’invasion des États-Unis qui a pris une place immense dans l’imaginaire collectif.

Au-delà du trafic

L’exposition déroule quatre thématiques : histoire-mémoire, lieu-territoire, nature-culture et identité-représentation. On y trouve un herbier synthétique qui ressemble trait pour trait à un véritable travail de recensement de plantes mais questionne le paraître. Une photographie monumentale qui met en scène la déforestation, la pollution, l’empreinte humaine à travers les territoires. Des photographies montrant les angles reconstruits aux coins des rues pour éviter que les sans-abris ne s’y installent…

La brochure de l’exposition dit que « la vuelta », c’est aussi le retour, un espoir de renouveau.

La Vuelta ! dans les pages du site des Rencontres.

 

Un monde sans travail ?

Un monde sans travail ?

La robotisation est à l’œuvre dans de nombreux secteurs d’activité. Chez certains, les essais technologiques sont tenus au secret, notamment dans le transport de marchandises, tandis que les voitures individuelles sans chauffeur sont vantées. Mais que deviendront celles et ceux qui sont encore employé-es dans un monde où la robotique est utilisable à merci, sans arrêt réglementaire, sans négociation de salaire, sans pénibilité ou autres burn-out que connaissent bien des organisations aujourd’hui ?

Robotisation versus emploi : qui l’emporte ?

Philippe Borrel est un réalisateur qui scrute son époque. Après L’Urgence de ralentir, il co-écrit avec Noël Mamère le documentaire Un monde sans travail ?, diffusé mercredi 11 octobre à 20 h 50 sur France 5.

Pour tenter de répondre à l’épineuse question de la fin de l’emploi induite par la robotisation, Philippe Borrel a parcouru le monde en quête d’éléments d’analyse et de témoignages. Je suis parmi celles et ceux qui ont réfléchi devant sa caméra.

« Le plein-emploi apparait comme le symbole d’un passé révolu. Les machines intelligentes, plus fiables et moins coûteuses que les humains, sont en passe de les remplacer tandis que l’essor des algorithmes contribue à une automatisation croissante du travail. La prochaine cible de cette quatrième révolution industrielle : les cols-blancs, le cœur de la classe moyenne. Un monde sans travail ? mène l’enquête en Europe et aux États-Unis sur la fin annoncée de l’emploi et sur les opportunités qu’elle offre dans une société débarrassée du mythe de la croissance à tout prix. »

Sur France 5, Un monde sans travail, temps fort de la semaine.
Page Facebook du film
Chez Reporterre, un article de Tiffany Blandin pose la question de la robotisation massive : L’intelligence artificielle est le défi majeur posé à l’emploi humain

Elles, en œuvre

Elles, en œuvre


Cinq femmes s’associent pour une exposition de leurs travaux dans l’église Saint-Laurent perchée tout en haut du village d’Eygalières [13]. Cinq univers aussi différents que complémentaires :

  • Nadine Fourré, à l’initiative de cette exposition, sculpte cailloux et bois. Elle travaille des équilibres étonnants et offre des univers énigmatiques, immenses pour certains, très zen pour tous.
  • Nicole Brousse, sculptrice, fait dans le gigantisme. À plus de trois mètres, elle déploie une femme en équilibre, toute de résine bleu Klein, dans une posture jubilatoire.
  • Véronique Faivre peint des paysages provençaux. Van Gogh a pris le vent dans des teintes outrées. Les paysages sont locaux, la patte assurée.
  • Lala Ravoisier expose des encres, en format carré, en toile. C’est beau et énigmatique. Riche d’univers que les encres peintes ou projetées permettent d’inventer, de rêver.
  • Florence Gosset peint des troncs. Indigo, rouge… la nature revêt des couleurs étonnantes qui, pourtant, restituent pleinement le sous-bois, l’enchevêtrement au naturel.

L’association des créateurs des Alpilles réunit ces talents au féminin et les expose jusqu’au 10 septembre. L’église est ouverte tous les jours de 10 h 30 à 13 h et de 16 h à 19 h.

Corporate

Corporate

Premier film de Nicolas Silhol, Corporate se déroule dans le monde de l’entreprise.

Être “corporate”, c’est être dévoué-e à l’entreprise, un rôle qu’assume parfaitement Émilie Tesson-Hansen, récemment recrutée et chèrement payée au poste de « killeuse » dans un grand groupe. La société veut se débarrasser à peu de frais de salarié-es décrétés inaptes ou réfractaires au changement. Le « jeu » est assez simple : Émilie reçoit celles et ceux qui font partie de la liste noire, elle les convainc de demander à changer de service ; lorsqu’ils ont accepté et fait leur demande de changement, en toute « liberté », l’entreprise leur annonce qu’aucun poste ne correspond à leur attente. C’est le placard.

Malgré tout, le job n’est pas si simple, Émilie y transpire ses toxines au point qu’elle se rend régulièrement dans le parking de l’entreprise où est garée sa voiture. Dans l’habitacle, elle rafraîchit ses aisselles à l’aide de lingettes et change de chemisier. Maîtrise de son odeur corporelle, qui en dit long…

Mariée à un cadre qui a plaqué son travail pour la suivre et cherche à se recaser tout en prenant le temps de s’occuper de leur fils, Émilie affiche en interne les codes du succès : tailleurs pantalons impeccables, escarpins, relations directes avec le DRH, son ancien prof, qui l’a recrutée parce qu’il connaît ses compétences — glacial Lambert Wilson.

Tout irait bien, le plan social sans indemnités de licenciement pourrait se dérouler tranquillement à l’aide d’outils de persuasion qui ont fait leurs preuves, ce serait sans compter le suicide dans son lieu de travail d’un salarié acculé. Les langues se délient, le CHSCT ne s’en laisse pas conter, l’inspection du travail mène l’enquête et l’inspectrice se voit octroyer un bureau tout près de celui d’Émilie. Après le drame, Stéphane Froncart, DRH, rappelle à Émilie qu’elle n’a fait que son travail, ce dont bon nombre tente de se persuader.

Brillante élève devenue cadre avec lourdes responsabilités, Émilie Tesson-Hansen est ébranlée. L’animosité des salarié-es la touche, la tension de la direction tentant de se protéger de toute attaque en justice ou erreur décelée par l’inspectrice du travail en charge de l’affaire l’inquiète… Elle est pour autant incapable de se confier à son mari et essaie de tout contrôler, de tout maîtriser, de rester « corporate » jusqu’au bout.

Ce sont les regards qui en dissent long. Des regards pleins de sous-entendus, où chacun cherche dans les yeux de l’autre la moindre trace de fragilité, voire de trahison. Des regards qui scrutent, affichent leur supériorité. C’est aussi le regard sur soi qui devient une arme redoutable pour qui n’est pas encore complètement broyé par le système. Quand une once d’humanité demeure, les failles peuvent s’ouvrir.

Très vite après le suicide, Émilie sent le vent tourner. Son chef se met à l’ignorer, elle perd l’accès privilégié à son bureau, et il se pourrait bien qu’elle subisse, à son tour, le même type de harcèlement qu’elle a fait subir à d’autres. La muraille se fissure, la femme inébranlable prend peur et refuse d’être la seule à payer. Elle révèle son rôle à son mari qui découvre qui elle est professionnellement et l’aidera à déclencher « son » changement.

C’est quand elle se rapproche de l’inspectrice du travail, qu’elle trouve la force de mener à terme la mission qu’elle s’impose dorénavant : accumuler les preuves de la responsabilité de l’entreprise, et aider à constituer un dossier accablant permettant, au-delà du suicide, de libérer la parole pour ne plus subir la pression d’un management aux méthodes quasi criminelles, et hautement pathogènes.

Dans le rôle d’Émilie Tesson-Hansen, Céline Salette est très juste.

Sage femme

Sage femme

Béatrice est sage-femme. Elle vit à Mantes-la-Jolie, va travailler à vélo et entretient son jardin en bord de Seine. Son fils est étudiant en médecine, il s’émancipe doucement, ne rentre pas toujours dormir à la maison.

Claire a élevé seule son fils. Elle ne s’entend pas avec sa mère — qu’on sent un peu mère-courage, toute en devoirs et obligations dans une vie dont le plaisir semble absent.

La maternité dans laquelle Claire a fait toute sa carrière est menacée de fermeture : trop vétuste, pas assez rentable, on lui préfère, pour l’avenir, une usine à 4 000 naissances par an. Les sages-femmes sont dubitatives, certaines optent pour le nouveau format, Claire ne s’y voit pas, elle résiste à ce changement-là.

Un soir, il y a ce message sur son répondeur qui la trouble. Béatrice reprend contact quelques dizaines d’années plus tard. Elle était la belle-mère d’une tranche de vie de Claire, sans pour autant avoir épousé le père, ancien champion de natation.

Béatrice est atteinte d’un cancer du cerveau. Elle sait ses jours comptés, alors elle veut revoir Claire et se faire pardonner le fait d’avoir disparu du jour au lendemain de la vie d’alors. Elle est fantasque, aime tant la vie qu’elle refuse de mourir et tente de conjurer le sort en ne changeant rien à son rythme échevelé : fumer et boire à l’excès, manger trop, trop riche, trop gras… ce qui rend folle Claire.

Les deux femmes se retrouvent et se réapprivoisent avec douceur et éclats, dans la sensibilité de deux êtres fragiles, malmenées par la vie.

Au-delà de Béatrice, c’est aussi Paul qui débarque dans la vie de Claire. Routier jardinier philosophe, il la séduit et patiente car Claire peine à lui faire une place dans sa vie.

Et puis tout s’accélère : Claire apprend qu’elle va être grand-mère, l’état de Béatrice dégénère après son opération, Claire accepte de lâcher, de se réjouir, fait l’amour à la sauvette dans le cabanon du jardin,  boit un verre quand elle refusait tout alcool…

Dans ce chamboulement, dans ce tourbillon qui traverse sa vie, Claire se nourrit de la liberté de Béatrice comme de celle de Paul. Les vieilles blessures sont en voie de cicatrisation, les rancœurs se discutent. Il semble qu’à mesure que la vie fuit Béatrice, elle reprenne corps et s’ancre à nouveau chez Claire.

Avec beaucoup de douceur et de subtilité, Martin Provost donne à comprendre que Béatrice choisit de s’arrêter de vivre. Elle aura laissé une lettre avant de partir en terminer. Pour les autres, la vie pourra continuer.

Sage femme est un film tendre et émouvant. Le duo Deneuve Frot y est excellent, tandis qu’Olivier Gourmet n’est pas en reste.