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La photo, un art politique

La photo, un art politique

Le festival de photographie Les Rencontres d’Arles invite chaque année les photographes d’un pays particulier. La Colombie était à l’honneur cet été et, à travers elle, des photographes d’hier et d’aujourd’hui.

La vuelta !

La Vuelta ! est le titre de l’exposition consacrée à 28 artistes invité-es de Colombie. Ce mot issu de l’argot des narcotrafiquants signifie « meurtre, trafic, vol ». Mais aussi « le tour », dans le sens des rondes que répètent des passeurs de drogue à travers les quartiers qu’ils parcourent à moto, là où aucune voiture ne peut les intercepter.

La violence et les ravages liés aux trafics sont omniprésents dans les œuvres exposées. Il s’agit de morts anonymes, de disparus, de « soldats » vivant dans la jungle, d’hommes en armes aux rudes conditions de vie.

La photo politique

Les reporters de guerre racontent par la photographie ce que le terrain leur donne à voir. De fait, l’image, comme d’autres arts, est politique. C’est ce que confirme cette exposition résolument marquée par le trafic de drogue et ses conséquences, mais aussi par l’invasion des États-Unis qui a pris une place immense dans l’imaginaire collectif.

Au-delà du trafic

L’exposition déroule quatre thématiques : histoire-mémoire, lieu-territoire, nature-culture et identité-représentation. On y trouve un herbier synthétique qui ressemble trait pour trait à un véritable travail de recensement de plantes mais questionne le paraître. Une photographie monumentale qui met en scène la déforestation, la pollution, l’empreinte humaine à travers les territoires. Des photographies montrant les angles reconstruits aux coins des rues pour éviter que les sans-abris ne s’y installent…

La brochure de l’exposition dit que « la vuelta », c’est aussi le retour, un espoir de renouveau.

La Vuelta ! dans les pages du site des Rencontres.

 

Un monde sans travail ?

Un monde sans travail ?

La robotisation est à l’œuvre dans de nombreux secteurs d’activité. Chez certains, les essais technologiques sont tenus au secret, notamment dans le transport de marchandises, tandis que les voitures individuelles sans chauffeur sont vantées. Mais que deviendront celles et ceux qui sont encore employé-es dans un monde où la robotique est utilisable à merci, sans arrêt réglementaire, sans négociation de salaire, sans pénibilité ou autres burn-out que connaissent bien des organisations aujourd’hui ?

Robotisation versus emploi : qui l’emporte ?

Philippe Borrel est un réalisateur qui scrute son époque. Après L’Urgence de ralentir, il co-écrit avec Noël Mamère le documentaire Un monde sans travail ?, diffusé mercredi 11 octobre à 20 h 50 sur France 5.

Pour tenter de répondre à l’épineuse question de la fin de l’emploi induite par la robotisation, Philippe Borrel a parcouru le monde en quête d’éléments d’analyse et de témoignages. Je suis parmi celles et ceux qui ont réfléchi devant sa caméra.

« Le plein-emploi apparait comme le symbole d’un passé révolu. Les machines intelligentes, plus fiables et moins coûteuses que les humains, sont en passe de les remplacer tandis que l’essor des algorithmes contribue à une automatisation croissante du travail. La prochaine cible de cette quatrième révolution industrielle : les cols-blancs, le cœur de la classe moyenne. Un monde sans travail ? mène l’enquête en Europe et aux États-Unis sur la fin annoncée de l’emploi et sur les opportunités qu’elle offre dans une société débarrassée du mythe de la croissance à tout prix. »

Sur France 5, Un monde sans travail, temps fort de la semaine.
Page Facebook du film
Chez Reporterre, un article de Tiffany Blandin pose la question de la robotisation massive : L’intelligence artificielle est le défi majeur posé à l’emploi humain

Elles, en œuvre

Elles, en œuvre


Cinq femmes s’associent pour une exposition de leurs travaux dans l’église Saint-Laurent perchée tout en haut du village d’Eygalières [13]. Cinq univers aussi différents que complémentaires :

  • Nadine Fourré, à l’initiative de cette exposition, sculpte cailloux et bois. Elle travaille des équilibres étonnants et offre des univers énigmatiques, immenses pour certains, très zen pour tous.
  • Nicole Brousse, sculptrice, fait dans le gigantisme. À plus de trois mètres, elle déploie une femme en équilibre, toute de résine bleu Klein, dans une posture jubilatoire.
  • Véronique Faivre peint des paysages provençaux. Van Gogh a pris le vent dans des teintes outrées. Les paysages sont locaux, la patte assurée.
  • Lala Ravoisier expose des encres, en format carré, en toile. C’est beau et énigmatique. Riche d’univers que les encres peintes ou projetées permettent d’inventer, de rêver.
  • Florence Gosset peint des troncs. Indigo, rouge… la nature revêt des couleurs étonnantes qui, pourtant, restituent pleinement le sous-bois, l’enchevêtrement au naturel.

L’association des créateurs des Alpilles réunit ces talents au féminin et les expose jusqu’au 10 septembre. L’église est ouverte tous les jours de 10 h 30 à 13 h et de 16 h à 19 h.

Corporate

Corporate

Premier film de Nicolas Silhol, Corporate se déroule dans le monde de l’entreprise.

Être “corporate”, c’est être dévoué-e à l’entreprise, un rôle qu’assume parfaitement Émilie Tesson-Hansen, récemment recrutée et chèrement payée au poste de « killeuse » dans un grand groupe. La société veut se débarrasser à peu de frais de salarié-es décrétés inaptes ou réfractaires au changement. Le « jeu » est assez simple : Émilie reçoit celles et ceux qui font partie de la liste noire, elle les convainc de demander à changer de service ; lorsqu’ils ont accepté et fait leur demande de changement, en toute « liberté », l’entreprise leur annonce qu’aucun poste ne correspond à leur attente. C’est le placard.

Malgré tout, le job n’est pas si simple, Émilie y transpire ses toxines au point qu’elle se rend régulièrement dans le parking de l’entreprise où est garée sa voiture. Dans l’habitacle, elle rafraîchit ses aisselles à l’aide de lingettes et change de chemisier. Maîtrise de son odeur corporelle, qui en dit long…

Mariée à un cadre qui a plaqué son travail pour la suivre et cherche à se recaser tout en prenant le temps de s’occuper de leur fils, Émilie affiche en interne les codes du succès : tailleurs pantalons impeccables, escarpins, relations directes avec le DRH, son ancien prof, qui l’a recrutée parce qu’il connaît ses compétences — glacial Lambert Wilson.

Tout irait bien, le plan social sans indemnités de licenciement pourrait se dérouler tranquillement à l’aide d’outils de persuasion qui ont fait leurs preuves, ce serait sans compter le suicide dans son lieu de travail d’un salarié acculé. Les langues se délient, le CHSCT ne s’en laisse pas conter, l’inspection du travail mène l’enquête et l’inspectrice se voit octroyer un bureau tout près de celui d’Émilie. Après le drame, Stéphane Froncart, DRH, rappelle à Émilie qu’elle n’a fait que son travail, ce dont bon nombre tente de se persuader.

Brillante élève devenue cadre avec lourdes responsabilités, Émilie Tesson-Hansen est ébranlée. L’animosité des salarié-es la touche, la tension de la direction tentant de se protéger de toute attaque en justice ou erreur décelée par l’inspectrice du travail en charge de l’affaire l’inquiète… Elle est pour autant incapable de se confier à son mari et essaie de tout contrôler, de tout maîtriser, de rester « corporate » jusqu’au bout.

Ce sont les regards qui en dissent long. Des regards pleins de sous-entendus, où chacun cherche dans les yeux de l’autre la moindre trace de fragilité, voire de trahison. Des regards qui scrutent, affichent leur supériorité. C’est aussi le regard sur soi qui devient une arme redoutable pour qui n’est pas encore complètement broyé par le système. Quand une once d’humanité demeure, les failles peuvent s’ouvrir.

Très vite après le suicide, Émilie sent le vent tourner. Son chef se met à l’ignorer, elle perd l’accès privilégié à son bureau, et il se pourrait bien qu’elle subisse, à son tour, le même type de harcèlement qu’elle a fait subir à d’autres. La muraille se fissure, la femme inébranlable prend peur et refuse d’être la seule à payer. Elle révèle son rôle à son mari qui découvre qui elle est professionnellement et l’aidera à déclencher « son » changement.

C’est quand elle se rapproche de l’inspectrice du travail, qu’elle trouve la force de mener à terme la mission qu’elle s’impose dorénavant : accumuler les preuves de la responsabilité de l’entreprise, et aider à constituer un dossier accablant permettant, au-delà du suicide, de libérer la parole pour ne plus subir la pression d’un management aux méthodes quasi criminelles, et hautement pathogènes.

Dans le rôle d’Émilie Tesson-Hansen, Céline Salette est très juste.

Sage femme

Sage femme

Béatrice est sage-femme. Elle vit à Mantes-la-Jolie, va travailler à vélo et entretient son jardin en bord de Seine. Son fils est étudiant en médecine, il s’émancipe doucement, ne rentre pas toujours dormir à la maison.

Claire a élevé seule son fils. Elle ne s’entend pas avec sa mère — qu’on sent un peu mère-courage, toute en devoirs et obligations dans une vie dont le plaisir semble absent.

La maternité dans laquelle Claire a fait toute sa carrière est menacée de fermeture : trop vétuste, pas assez rentable, on lui préfère, pour l’avenir, une usine à 4 000 naissances par an. Les sages-femmes sont dubitatives, certaines optent pour le nouveau format, Claire ne s’y voit pas, elle résiste à ce changement-là.

Un soir, il y a ce message sur son répondeur qui la trouble. Béatrice reprend contact quelques dizaines d’années plus tard. Elle était la belle-mère d’une tranche de vie de Claire, sans pour autant avoir épousé le père, ancien champion de natation.

Béatrice est atteinte d’un cancer du cerveau. Elle sait ses jours comptés, alors elle veut revoir Claire et se faire pardonner le fait d’avoir disparu du jour au lendemain de la vie d’alors. Elle est fantasque, aime tant la vie qu’elle refuse de mourir et tente de conjurer le sort en ne changeant rien à son rythme échevelé : fumer et boire à l’excès, manger trop, trop riche, trop gras… ce qui rend folle Claire.

Les deux femmes se retrouvent et se réapprivoisent avec douceur et éclats, dans la sensibilité de deux êtres fragiles, malmenées par la vie.

Au-delà de Béatrice, c’est aussi Paul qui débarque dans la vie de Claire. Routier jardinier philosophe, il la séduit et patiente car Claire peine à lui faire une place dans sa vie.

Et puis tout s’accélère : Claire apprend qu’elle va être grand-mère, l’état de Béatrice dégénère après son opération, Claire accepte de lâcher, de se réjouir, fait l’amour à la sauvette dans le cabanon du jardin,  boit un verre quand elle refusait tout alcool…

Dans ce chamboulement, dans ce tourbillon qui traverse sa vie, Claire se nourrit de la liberté de Béatrice comme de celle de Paul. Les vieilles blessures sont en voie de cicatrisation, les rancœurs se discutent. Il semble qu’à mesure que la vie fuit Béatrice, elle reprenne corps et s’ancre à nouveau chez Claire.

Avec beaucoup de douceur et de subtilité, Martin Provost donne à comprendre que Béatrice choisit de s’arrêter de vivre. Elle aura laissé une lettre avant de partir en terminer. Pour les autres, la vie pourra continuer.

Sage femme est un film tendre et émouvant. Le duo Deneuve Frot y est excellent, tandis qu’Olivier Gourmet n’est pas en reste.

Aurore

Aurore

Aurore est serveuse à La Rochelle. Le bar restaurant dans lequel elle travaille vient d’être repris par un type assez odieux et méprisant. Elle a deux filles, jeunes adultes, a divorcé de leur père qu’elle revoit comme un bon copain.

La cinquantaine se joue d’elle : entre solitude amoureuse et bouffées de chaleur, Aurore voit le temps passer avec les éclats de rire de l’amitié et la précarité de sa situation qui s’aggrave quand elle envoie paître le méprisant. Elle accompagne parfois sa meilleure amie, agente immobilière, pour l’aider à booster les visites en jouant la fausse cliente intéressée par le bien. C’est là qu’un jour débarque Totoche, ancien amour de jeunesse. Les deux adultes sont émus de se retrouver de la sorte et, privés de leur à-propos lors de cette rencontre inattendue, ils en oublient de se donner rendez-vous.

Lorsqu’elle est au chômage, Aurore est accompagnée par deux femmes — une scène désopilante avec l’une d’elles qui la place dans le ménage et ne parvient, en quelques minutes, qu’à enchaîner les interjections et autres mimiques, sans prononcer un mot cohérent ou explicite : géniale Florence Muller !

Les journées d’Aurore défilent. Ses filles la bousculent : l’aînée parce qu’elle est enceinte — ce qui fait d’Aurore une future grand-mère— et plutôt brutalisante émotionnellement ; l’autre parce qu’elle décide de tout plaquer pour suivre son amoureux à Barcelone, malgré les recommandations de sa mère… un séjour dont elle reviendra plutôt échaudée.

Puisque Totoche est échographe, Aurore accompagne sa fille en consultation à l’hôpital où il travaille. Nouvelles émotions. Les anciens amants se revoient, mais lui ne veut plus souffrir — très beau Thibault de Montalembert en homme ému, empêché et triste à la fois. Fin de non recevoir.

Alors, on a très envie que ça marche entre eux. Qu’ils la rattrapent cette histoire avortée de leurs jeunes années contrariée par l’obligation du service militaire et l’incontournable éloignement. Qu’ils s’aiment sans compter et sans relâche ces deux-là, dans la joie de la reconquête amoureuse !

Le film de Blandine Lenoir est engagé, militant même. À de multiples reprises, il plaide la cause des femmes, dénonce la précarité, le machisme, l’inquiétude que ne manquent pas de générer le temps qui passe et l’image que l’on aimerait conserver dans le regard de l’autre. Il dit la difficulté de trouver du travail quand on a “passé l’âge” ou que l’on est surdiplômée et d’origine étrangère. Il dit le formatage sociétal, l’énergie incroyable dont bien des femmes sont porteuses.

Il questionne cette période dite du “retour d’âge”, quand une femme rencontre la ménopause, les tracas qui vont avec — excellente scène avec le gynécologue qui n’a aucune solution à proposer à Aurore et s’en moque. Un film qui dit aussi le désir, la joie de vivre, le retour à une certaine liberté que permet la maturité…

Même si Agnès Jaoui est très convaincante en Aurore, femme battante, on sort de la projection un peu emmêlée par le tourbillon de propos militants égrenés tout au long du film, ne sachant plus très bien, finalement, quelle histoire on nous a racontée.

La succession

La succession

Paul Katrakilis a grandi à Toulouse dans une famille où la médecine se transmet de père en fils. Il devient donc médecin mais n’ouvre pas de cabinet à la fin de ses études. Ce qui passionne Paul, c’est la pelote basque, la cesta punta qui se pratique dans un jaï-alaï. Entraîné au pays Basque, Paul devient professionnel aux États-Unis, en Floride, après qu’un recruteur lui donne sa chance.

« En Floride, et surtout au Jaï-alaï de Miami, j’ai fait partie de ce petit cercle de professionnels de la pelote basque rétribués à l’année pour danser sur les murs, jouer du grand gant, fendre l’air avec une cesta punta et propulser des balles de buis cousues de peau de chèvre à 300 km/h sur le plus grand fronton du monde – un Vatican peuplé de cent papes aux mains d’osier – frôlé par les avions de l’aéroport de Miami International, et fréquenté alors par ce qui se faisait de mieux dans une ville qui, il faut bien le reconnaître, n’avait jamais été trop regardante sur la fabrique de son aristocratie. »

Dans son roman La Succession, Jean-Paul Dubois livre les secrets d’un monde singulier dans lequel les joueurs de pelote basque sont autant de chevaux de course sur lesquels les paris vont bon train. Au coeur d’une économie florissante, les pelotari vivent des conditions de travail difficiles, peu de reconnaissance de leur talent, et des salaires très inférieurs aux profits qu’ils génèrent. Un conflit social mettra fin à la carrière de Paul, après quatre ans d’un bonheur intense.

Paul est heureux parce qu’il joue. La cesta punta contribue à son équilibre. Il mène une vie simple, prend régulièrement la mer sur son petit voilier, affronte le tangage qui le rend systématiquement malade. Il fréquente une femme ou une autre, a quelques rares amis parmi ses collègues de jeu. Et l’on sent bien que cet homme est comme suspendu au-dessus d’une vie qu’il peine à investir.

La mort suicidaire de son père contraint Paul à revenir à Toulouse pour gérer la succession. L’histoire familiale est tenace car chez les Katrakilis, en plus d’être médecin, on se suicide de père en fils. Bien que d’un naturel taciturne, Paul se questionne, rencontre l’ami de son père et découvre des facettes ignorées de la personnalité de celui à qui il a obstinément refusé de ressembler.

Déchiré entre deux vies, entre deux continents et deux territoires, Paul devient serveur dans un restaurant de Miami. Il s’éprend de la patrone avec laquelle il vivra une brève histoire d’amour. Il rentrera à Toulouse définitivement marqué par cette relation amoureuse devenue impossible.

Revenir dans la maison de l’enfance, visiter les pièces des morts, tenter de vivre à Toulouse comme son père, c’est-à-dire en reprenant son cabinet et sa clientèle plonge Paul dans la succession Katrakilis, l’héritage d’un fardeau fatidique.

« Je mesurai combien les évènements pouvaient, en quelques semaines, transformer un homme, refabriquer son mental avec des envies, des désirs et des besoins radicalement différents. »

Aux prises de son passé ressassé, de non-dits familiaux encombrants, Paul se démène dix ans en tant que médecin. Il reprend des usages de son père qu’il prolonge avec autant de sérieux. Mais son amour lui manque, la cesta punta aussi. À Toulouse, il ne fréquente personne, et même s’il se retourne en Floride pour rendre visite à l’ami pelotari devenu militant syndicaliste avant, lui aussi, de changer de vie, même s’il retrouve la femme aimée atteinte d’une maladie incurable, le compte n’y est pas. Paul glisse lentement sur le carreau de sa vie et perd la raison.

C’est en digne héritier qu’il achèvera son parcours.

« Depuis que le monde était monde, il y avait toujours eu deux façons de le considérer. La première consistait à le voir comme un espace-temps de lumière rare, précieuse et bénie, rayonnant dans un univers enténébré, la seconde, à le tenir pour la porte d’entrée d’un bordel mal éclairé, un trou noir vertigineux qui depuis sa création avait avalé 108 milliards d’humains espérants et vaniteux au point de se croire pourvus d’une âme. La médecine ne traitait pas ce genre de questions. Pour elle, l’ongle incarné primait toujours sur l’herméneutique. Comme disait l’un de mes professeurs pour casser les reins de quelques internes presses d’en découdre :  » Nous ne sommes là que pour assurer une zone de moindre inconfort entre les griffes du forceps et celles de la broyeuse. »

La Succession est paru aux éditions de l’Olivier.

La communauté

La communauté

Anna et Erik sont mariés et parents d’une adolescente, Freja. Anna présente les informations à la télévision suédoise, Érik enseigne l’architecture.

Lorsqu’Erik hérite de l’immense maison de son père, qu’il n’a pas vu depuis des années sans pour autant paraître troublé par la disparition du parent, Anna lui propose de garder ce bien et d’y vivre en communauté. Erik hésite, puis il finit par se ranger à l’avis de sa femme.

Années 70 à Copenhague. Le couple appelle quelques amis qui sont reçus en entretien avant qu’un comité de résidant-es les déclare aptes ou non à rejoindre la communauté. Un couple avec un garçon de huit ans atteint d’une très sérieuse maladie cardiaque, un célibataire un peu cynique, vieil ami d’Ana, une femme libre auprès de qui les amants se succèdent, un type un peu paumé qui parle mal la langue et n’a pas un sou… un joyeux bazar envahit la maison. Tout se discute et se vote, tandis que les repas sont pris en commun avec une cuisine assumée à tour de rôle et du ménage partagé.

La vie pourrait se poursuivre ainsi dans la joie de l’expérimentation, les pantalons à pattes d’éléphant et les sous-pull à col roulé acrylique, mais ce serait oublier le côté plus qu’autoritaire et autocentré d’Erik. Dans un élan de générosité, celui-ci a cédé la maison à ses habitants, chacun recevant une part du lieu d’avant notaire. Pourtant, le temps passant, il est pétri de reproches et hurle à ses congénères qu’il est chez lui et s’estime en droit de faire ce qu’il veut sous son toit, c’est-à-dire d’y vivre comme il le souhaite. Et qu’importent les votes ou les vues communautaires.

La crise survient après qu’il est tombé amoureux d’une de ses étudiantes. Anna a découvert le pot aux roses et, non sans respect, accepté l’idée que son mari ait besoin de deux femmes dans sa vie. Anna donné son accord pour que la jeune femme rejoigne la communauté en attendant de trouver un logement.

Mais il peut y avoir un fossé entre ce que l’on se souhaiterait capable de vivre et ce que l’on est réellement capable d’endurer. C’est ce que vit très vite Anna. Après un quiproquo avec son mari qui lui donne l’espoir d’un partage de l’homme entre les deux femmes de son cœur, elle prend en pleine figure l’exclusivité que celui-ci instaure avec sa nouvelle élue.

Descente aux enfers d’une femme qui aime et souffre d’aimer. Anna se voit vieillie, sa peau ridée tandis que la jeune femme a le teint frais. Elle n’a pas envie de rire quand la tablée s’amuse pourtant et donne toute sa place à la dernière venue. Anna perd le sommeil à l’écoute des amants copulant. Elle boit et dépérit. Finit par perdre son travail et imploser dans une communauté qui ne peut pas grand-chose pour elle.

Le sursaut viendra par sa fille qui lui intime l’ordre de quitter ce lieu qui la tue à petit feu sans qu’elle semble en avoir conscience.

La Communauté revient sur l’esprit du « tout en commun » qui a animé les années soixante-dix. Un « tout en commun » qui se retrouve aujourd’hui dans les pratiques collaboratives — et le pillage de données personnelles mené par quelque multinationale du web. Chacun connaît par-ci par-là une communauté qui a traversé les décennies et perdure, mais de tels lieux sont devenus rares. Ce que donne à comprendre le film — outre la vision idéale d’une vie en partage —, c’est qu’il est très difficile de vivre des relations interpersonnelles sans blesser personne. Difficile voire impossible de suivre ses désirs, sans priver quelqu’un. Ce qui se dit aussi, c’est que l’amitié ne peut pas tout quand certaines épreuves de la vie se traversent seul-e, les ami-es ne pouvant assumer pour l’autre les écueils et les moments rudes.

Ce que raconte La Communauté, c’est aussi cette injonction à jouir sans entraves qui mine les couples, et les projets de vies dites « libres », parce qu’on ne partage pas si facilement l’être aimé.

Le film danois est réalisé par Thomas Vinterberg.

Moonlight

Moonlight

Chiron vit avec sa mère, sans frère et sœur, sans père. Il est écolier, se fait rabrouer par certains élèves pour ses manières. Chiron est livré à lui-même, sa mère toxicomane s’intéresse exclusivement au crack et aux moyens de s’en procurer. L’enfant est frêle, il ne cherche pas la bagarre et on sent bien qu’il ne fera pas le poids face à certains.

Alors qu’il se sent menacé par la bande de fortes têtes qui lui en veulent, il se réfugie dans un bâtiment désaffecté. C’est le dealer en chef du coin qui finira par le libérer et se prendre d’affection pour l’enfant. Curieux paradoxe : le dealer est un brave gars qui vend du crack à la mère d’un gamin qu’il finit par accueillir volontiers chez lui, par prendre sous son aile, par éduquer.

Chiron grandit. Les relations avec sa mère sont toujours tendues. Elle jalouse le fait qu’il soit le bienvenu chez Juan, qu’il reçoive de l’argent et de l’affection, alors qu’elle est incapable de lui en donner. Les relations de Chiron avec ses camarades ne sont pas plus simples. Il est assez solitaire. Se demande s’il est gay, ne trouve pas la réponse, comprend auprès de Teresa et Juan qu’il est possible d’aimer des hommes quand on est soi-même un homme. Chez eux, c’est sans problème.

Il s’éprend de Kevin, jeune homme de son lycée également attiré par lui — très belle scène sensuelle et sensible — qui finira par lui casser la figure, par soumission au caïd de l’établissement qui déteste Chiron et ses manières. Et l’on comprendra qu’il vaut mieux, dans certains milieux, se comporter en traître plutôt que d’avouer devant des brutes son amour pour l’autre, son respect pour lui. Rupture.

Adulte, Chiron a transformé son corps. Il est devenu très musclé et s’entraîne constamment. Il a fait de la prison, deale à son tour. Il a repris les codes et les attitudes de Juan.

Un soir, un appel vient bouleverser sa routine. C’est Kevin. Son amour passé déçu. Kevin pense toujours à lui. Bouleversé, Chiron traverse le pays en voiture pour se rendre au restaurant dans lequel travaille son ami.

Retrouvailles belles et émouvantes. Le passé se raconte. Les larmes se libèrent. Deux hommes s’aiment.

Moonlight est un film subtil, émouvant. Il dit la difficulté de découvrir simplement sa sexualité dans certains milieux. Il dit la haine de certains pour ceux qui les dérangent. Et la dureté d’une enfance solitaire, violentée, sans amour ni repères, pour un gamin sensible. Le film dit aussi la difficulté de changer de condition de vie quand, dès l’enfance, tout est si compliqué.

Barry Jenkins réalise Moonlight, récemment couronné de l’Oscar du meilleur film.

Le règne du vivant

Le règne du vivant

Le Règne du vivant est un roman d’Alice Ferney — une auteure autour de laquelle je tourne depuis quelque temps ; avec cet ouvrage, j’entre dans son œuvre.

« Aux Galapagos, il y avait un siècle et demi de cela, le jeune Charles Darwin avait observé la diversité des espèces et collecté les spécimens d’oiseaux qui, près de vingt ans plus tard, seraient la source de ses découvertes. Notre expérience serait radicalement différente. Je pensais qu’en un siècle, nous avions détruit ce monde-là. La Terre était consumée. »

Très vite, le ton est posé. Le Règne du vivant est un livre militant, parce qu’il raconte l’engagement au secours de baleines chassées illégalement dans les eaux de l’Arctique. Dans des territoires tellement éloignés de l’agitation des villes, où des bateaux sans foi ni loi prélèvent dans l’océan de quoi rentabiliser leur sortie. Et peu importent les réglementations internationales, la protection des espèces menacées. Le profit est sans âme ni cœur : la rentabilité c’est maintenant !

Magnus Wallace est le capitaine de l’Arrowhead, un brise-glace qu’il pilote vers les sanctuaires réservés au mammifères marins les plus anciens. Militant combatif, il fédère autour de lui des équipes de salarié-es et de bénévoles impliquées dans la sauvegarde des espèces devenues rares, du fait des excès d’humains avides, cupides, ancrés dans des pratiques ancestrales qu’ils n’interrogent pas.

Gerald Asmussen embarque en tant que caméraman. Magnus l’a sollicité pour documenter la septième campagne et montrer le visage des personnes mobilisées avec lui.

Gérald découvre une brute de travail, tantôt taciturne tantôt explosif. Un homme déterminé, prêt à foncer dans les navires pilleurs afin de leur donner la leçon. Les eaux internationales manquent de réglementation, personne ne se préoccupe des baleines ou d’autres espèces tellement pêchées qu’elles risquent de disparaître des océans. Lui oui.

« Nous étions la génération qui avait rompu le pacte de la domestication. L’élevage intensif, les abattoirs industriels, tout ce qui accompagnait la surpopulation de la planète et la suralimentation des pays riches était une déshumanisation des pratiques, une désanimalisation des bêtes. Nous avions détruit le lien ancestral qui unissait les animaux aux hommes et nous avions réduit le domaine sauvage qui leur était laissé en partage. »

À bord, biologistes, océanologues, ethnologue, bénévoles aux parcours divers. Sur terre, un avocat spécialisé pour les coups durs. Il y en aura. Et la nécessité d’utiliser les technologies numériques pour relayer, informer, choquer avec des images d’eau rougie du sang des baleines, attaquées dans leur espace pourtant réservé.

« Si on ne les pousse pas au cul, [les représentants des nations du monde] ne feront rien. Ils l’ont prouvé depuis cinquante ans. Leurs réunions sont devenues une fin en soi. On y discute et se congratule, on en profite pour voyager, mais il n’en sort jamais rien. C’est grave. Je crois dans la force de quelques individus inspirés qui résistent au mouvement d’ensemble. »

Le moteur de Magnus c’est de se sentir utile, indispensable même dans les missions qu’il mène. Et l’homme sait convaincre la presse qui pourtant malmené son image. La stratégie de l’époque est le dénigrement, la rumeur, le mensonge. Il faut discréditer, aller contre. Lorsque la vérité sera rétablie, il sera souvent trop tard. Le mal sera fait et la réputation comme la nécessité des missions de l’Arrowhead seront entachées, devenues suspectes.

Tout au long des pages d’Alice Ferney, on pense bien sûr au Sea Shepherd et son capitaine Paul Watson.

Pour autant, Le Règne animal est un texte inégal. L’auteure se répète, l’écriture est parfois tenue et belle, parfois pauvre, voire banale. Les ficelles narratives se voient comme le nez au milieu du visage — l’indispensable histoire d’amour qui, à peine décrite, disparait quasiment, des pages documentaires didactiques, le drame qui se sent et ne manquera pas de survenir… C’est dommage car le sujet est fort. Il aurait, à mon sens, mérité un soutien encore plus actif.

« La vérité, dit encore Magnus, c’est que les habitudes et les mentalités, eh bien ça se modifie. On peut agir sur ce que croient les gens. On peut leur faire découvrir que ce qu’ils jugent normal, légitime ou naturel, ne l’est pas. »