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Elles, en œuvre

Elles, en œuvre


Cinq femmes s’associent pour une exposition de leurs travaux dans l’église Saint-Laurent perchée tout en haut du village d’Eygalières [13]. Cinq univers aussi différents que complémentaires :

  • Nadine Fourré, à l’initiative de cette exposition, sculpte cailloux et bois. Elle travaille des équilibres étonnants et offre des univers énigmatiques, immenses pour certains, très zen pour tous.
  • Nicole Brousse, sculptrice, fait dans le gigantisme. À plus de trois mètres, elle déploie une femme en équilibre, toute de résine bleu Klein, dans une posture jubilatoire.
  • Véronique Faivre peint des paysages provençaux. Van Gogh a pris le vent dans des teintes outrées. Les paysages sont locaux, la patte assurée.
  • Lala Ravoisier expose des encres, en format carré, en toile. C’est beau et énigmatique. Riche d’univers que les encres peintes ou projetées permettent d’inventer, de rêver.
  • Florence Gosset peint des troncs. Indigo, rouge… la nature revêt des couleurs étonnantes qui, pourtant, restituent pleinement le sous-bois, l’enchevêtrement au naturel.

L’association des créateurs des Alpilles réunit ces talents au féminin et les expose jusqu’au 10 septembre. L’église est ouverte tous les jours de 10 h 30 à 13 h et de 16 h à 19 h.

Corporate

Corporate

Premier film de Nicolas Silhol, Corporate se déroule dans le monde de l’entreprise.

Être “corporate”, c’est être dévoué-e à l’entreprise, un rôle qu’assume parfaitement Émilie Tesson-Hansen, récemment recrutée et chèrement payée au poste de « killeuse » dans un grand groupe. La société veut se débarrasser à peu de frais de salarié-es décrétés inaptes ou réfractaires au changement. Le « jeu » est assez simple : Émilie reçoit celles et ceux qui font partie de la liste noire, elle les convainc de demander à changer de service ; lorsqu’ils ont accepté et fait leur demande de changement, en toute « liberté », l’entreprise leur annonce qu’aucun poste ne correspond à leur attente. C’est le placard.

Malgré tout, le job n’est pas si simple, Émilie y transpire ses toxines au point qu’elle se rend régulièrement dans le parking de l’entreprise où est garée sa voiture. Dans l’habitacle, elle rafraîchit ses aisselles à l’aide de lingettes et change de chemisier. Maîtrise de son odeur corporelle, qui en dit long…

Mariée à un cadre qui a plaqué son travail pour la suivre et cherche à se recaser tout en prenant le temps de s’occuper de leur fils, Émilie affiche en interne les codes du succès : tailleurs pantalons impeccables, escarpins, relations directes avec le DRH, son ancien prof, qui l’a recrutée parce qu’il connaît ses compétences — glacial Lambert Wilson.

Tout irait bien, le plan social sans indemnités de licenciement pourrait se dérouler tranquillement à l’aide d’outils de persuasion qui ont fait leurs preuves, ce serait sans compter le suicide dans son lieu de travail d’un salarié acculé. Les langues se délient, le CHSCT ne s’en laisse pas conter, l’inspection du travail mène l’enquête et l’inspectrice se voit octroyer un bureau tout près de celui d’Émilie. Après le drame, Stéphane Froncart, DRH, rappelle à Émilie qu’elle n’a fait que son travail, ce dont bon nombre tente de se persuader.

Brillante élève devenue cadre avec lourdes responsabilités, Émilie Tesson-Hansen est ébranlée. L’animosité des salarié-es la touche, la tension de la direction tentant de se protéger de toute attaque en justice ou erreur décelée par l’inspectrice du travail en charge de l’affaire l’inquiète… Elle est pour autant incapable de se confier à son mari et essaie de tout contrôler, de tout maîtriser, de rester « corporate » jusqu’au bout.

Ce sont les regards qui en dissent long. Des regards pleins de sous-entendus, où chacun cherche dans les yeux de l’autre la moindre trace de fragilité, voire de trahison. Des regards qui scrutent, affichent leur supériorité. C’est aussi le regard sur soi qui devient une arme redoutable pour qui n’est pas encore complètement broyé par le système. Quand une once d’humanité demeure, les failles peuvent s’ouvrir.

Très vite après le suicide, Émilie sent le vent tourner. Son chef se met à l’ignorer, elle perd l’accès privilégié à son bureau, et il se pourrait bien qu’elle subisse, à son tour, le même type de harcèlement qu’elle a fait subir à d’autres. La muraille se fissure, la femme inébranlable prend peur et refuse d’être la seule à payer. Elle révèle son rôle à son mari qui découvre qui elle est professionnellement et l’aidera à déclencher « son » changement.

C’est quand elle se rapproche de l’inspectrice du travail, qu’elle trouve la force de mener à terme la mission qu’elle s’impose dorénavant : accumuler les preuves de la responsabilité de l’entreprise, et aider à constituer un dossier accablant permettant, au-delà du suicide, de libérer la parole pour ne plus subir la pression d’un management aux méthodes quasi criminelles, et hautement pathogènes.

Dans le rôle d’Émilie Tesson-Hansen, Céline Salette est très juste.

Sage femme

Sage femme

Béatrice est sage-femme. Elle vit à Mantes-la-Jolie, va travailler à vélo et entretient son jardin en bord de Seine. Son fils est étudiant en médecine, il s’émancipe doucement, ne rentre pas toujours dormir à la maison.

Claire a élevé seule son fils. Elle ne s’entend pas avec sa mère — qu’on sent un peu mère-courage, toute en devoirs et obligations dans une vie dont le plaisir semble absent.

La maternité dans laquelle Claire a fait toute sa carrière est menacée de fermeture : trop vétuste, pas assez rentable, on lui préfère, pour l’avenir, une usine à 4 000 naissances par an. Les sages-femmes sont dubitatives, certaines optent pour le nouveau format, Claire ne s’y voit pas, elle résiste à ce changement-là.

Un soir, il y a ce message sur son répondeur qui la trouble. Béatrice reprend contact quelques dizaines d’années plus tard. Elle était la belle-mère d’une tranche de vie de Claire, sans pour autant avoir épousé le père, ancien champion de natation.

Béatrice est atteinte d’un cancer du cerveau. Elle sait ses jours comptés, alors elle veut revoir Claire et se faire pardonner le fait d’avoir disparu du jour au lendemain de la vie d’alors. Elle est fantasque, aime tant la vie qu’elle refuse de mourir et tente de conjurer le sort en ne changeant rien à son rythme échevelé : fumer et boire à l’excès, manger trop, trop riche, trop gras… ce qui rend folle Claire.

Les deux femmes se retrouvent et se réapprivoisent avec douceur et éclats, dans la sensibilité de deux êtres fragiles, malmenées par la vie.

Au-delà de Béatrice, c’est aussi Paul qui débarque dans la vie de Claire. Routier jardinier philosophe, il la séduit et patiente car Claire peine à lui faire une place dans sa vie.

Et puis tout s’accélère : Claire apprend qu’elle va être grand-mère, l’état de Béatrice dégénère après son opération, Claire accepte de lâcher, de se réjouir, fait l’amour à la sauvette dans le cabanon du jardin,  boit un verre quand elle refusait tout alcool…

Dans ce chamboulement, dans ce tourbillon qui traverse sa vie, Claire se nourrit de la liberté de Béatrice comme de celle de Paul. Les vieilles blessures sont en voie de cicatrisation, les rancœurs se discutent. Il semble qu’à mesure que la vie fuit Béatrice, elle reprenne corps et s’ancre à nouveau chez Claire.

Avec beaucoup de douceur et de subtilité, Martin Provost donne à comprendre que Béatrice choisit de s’arrêter de vivre. Elle aura laissé une lettre avant de partir en terminer. Pour les autres, la vie pourra continuer.

Sage femme est un film tendre et émouvant. Le duo Deneuve Frot y est excellent, tandis qu’Olivier Gourmet n’est pas en reste.

Aurore

Aurore

Aurore est serveuse à La Rochelle. Le bar restaurant dans lequel elle travaille vient d’être repris par un type assez odieux et méprisant. Elle a deux filles, jeunes adultes, a divorcé de leur père qu’elle revoit comme un bon copain.

La cinquantaine se joue d’elle : entre solitude amoureuse et bouffées de chaleur, Aurore voit le temps passer avec les éclats de rire de l’amitié et la précarité de sa situation qui s’aggrave quand elle envoie paître le méprisant. Elle accompagne parfois sa meilleure amie, agente immobilière, pour l’aider à booster les visites en jouant la fausse cliente intéressée par le bien. C’est là qu’un jour débarque Totoche, ancien amour de jeunesse. Les deux adultes sont émus de se retrouver de la sorte et, privés de leur à-propos lors de cette rencontre inattendue, ils en oublient de se donner rendez-vous.

Lorsqu’elle est au chômage, Aurore est accompagnée par deux femmes — une scène désopilante avec l’une d’elles qui la place dans le ménage et ne parvient, en quelques minutes, qu’à enchaîner les interjections et autres mimiques, sans prononcer un mot cohérent ou explicite : géniale Florence Muller !

Les journées d’Aurore défilent. Ses filles la bousculent : l’aînée parce qu’elle est enceinte — ce qui fait d’Aurore une future grand-mère— et plutôt brutalisante émotionnellement ; l’autre parce qu’elle décide de tout plaquer pour suivre son amoureux à Barcelone, malgré les recommandations de sa mère… un séjour dont elle reviendra plutôt échaudée.

Puisque Totoche est échographe, Aurore accompagne sa fille en consultation à l’hôpital où il travaille. Nouvelles émotions. Les anciens amants se revoient, mais lui ne veut plus souffrir — très beau Thibault de Montalembert en homme ému, empêché et triste à la fois. Fin de non recevoir.

Alors, on a très envie que ça marche entre eux. Qu’ils la rattrapent cette histoire avortée de leurs jeunes années contrariée par l’obligation du service militaire et l’incontournable éloignement. Qu’ils s’aiment sans compter et sans relâche ces deux-là, dans la joie de la reconquête amoureuse !

Le film de Blandine Lenoir est engagé, militant même. À de multiples reprises, il plaide la cause des femmes, dénonce la précarité, le machisme, l’inquiétude que ne manquent pas de générer le temps qui passe et l’image que l’on aimerait conserver dans le regard de l’autre. Il dit la difficulté de trouver du travail quand on a “passé l’âge” ou que l’on est surdiplômée et d’origine étrangère. Il dit le formatage sociétal, l’énergie incroyable dont bien des femmes sont porteuses.

Il questionne cette période dite du “retour d’âge”, quand une femme rencontre la ménopause, les tracas qui vont avec — excellente scène avec le gynécologue qui n’a aucune solution à proposer à Aurore et s’en moque. Un film qui dit aussi le désir, la joie de vivre, le retour à une certaine liberté que permet la maturité…

Même si Agnès Jaoui est très convaincante en Aurore, femme battante, on sort de la projection un peu emmêlée par le tourbillon de propos militants égrenés tout au long du film, ne sachant plus très bien, finalement, quelle histoire on nous a racontée.

La succession

La succession

Paul Katrakilis a grandi à Toulouse dans une famille où la médecine se transmet de père en fils. Il devient donc médecin mais n’ouvre pas de cabinet à la fin de ses études. Ce qui passionne Paul, c’est la pelote basque, la cesta punta qui se pratique dans un jaï-alaï. Entraîné au pays Basque, Paul devient professionnel aux États-Unis, en Floride, après qu’un recruteur lui donne sa chance.

« En Floride, et surtout au Jaï-alaï de Miami, j’ai fait partie de ce petit cercle de professionnels de la pelote basque rétribués à l’année pour danser sur les murs, jouer du grand gant, fendre l’air avec une cesta punta et propulser des balles de buis cousues de peau de chèvre à 300 km/h sur le plus grand fronton du monde – un Vatican peuplé de cent papes aux mains d’osier – frôlé par les avions de l’aéroport de Miami International, et fréquenté alors par ce qui se faisait de mieux dans une ville qui, il faut bien le reconnaître, n’avait jamais été trop regardante sur la fabrique de son aristocratie. »

Dans son roman La Succession, Jean-Paul Dubois livre les secrets d’un monde singulier dans lequel les joueurs de pelote basque sont autant de chevaux de course sur lesquels les paris vont bon train. Au coeur d’une économie florissante, les pelotari vivent des conditions de travail difficiles, peu de reconnaissance de leur talent, et des salaires très inférieurs aux profits qu’ils génèrent. Un conflit social mettra fin à la carrière de Paul, après quatre ans d’un bonheur intense.

Paul est heureux parce qu’il joue. La cesta punta contribue à son équilibre. Il mène une vie simple, prend régulièrement la mer sur son petit voilier, affronte le tangage qui le rend systématiquement malade. Il fréquente une femme ou une autre, a quelques rares amis parmi ses collègues de jeu. Et l’on sent bien que cet homme est comme suspendu au-dessus d’une vie qu’il peine à investir.

La mort suicidaire de son père contraint Paul à revenir à Toulouse pour gérer la succession. L’histoire familiale est tenace car chez les Katrakilis, en plus d’être médecin, on se suicide de père en fils. Bien que d’un naturel taciturne, Paul se questionne, rencontre l’ami de son père et découvre des facettes ignorées de la personnalité de celui à qui il a obstinément refusé de ressembler.

Déchiré entre deux vies, entre deux continents et deux territoires, Paul devient serveur dans un restaurant de Miami. Il s’éprend de la patrone avec laquelle il vivra une brève histoire d’amour. Il rentrera à Toulouse définitivement marqué par cette relation amoureuse devenue impossible.

Revenir dans la maison de l’enfance, visiter les pièces des morts, tenter de vivre à Toulouse comme son père, c’est-à-dire en reprenant son cabinet et sa clientèle plonge Paul dans la succession Katrakilis, l’héritage d’un fardeau fatidique.

« Je mesurai combien les évènements pouvaient, en quelques semaines, transformer un homme, refabriquer son mental avec des envies, des désirs et des besoins radicalement différents. »

Aux prises de son passé ressassé, de non-dits familiaux encombrants, Paul se démène dix ans en tant que médecin. Il reprend des usages de son père qu’il prolonge avec autant de sérieux. Mais son amour lui manque, la cesta punta aussi. À Toulouse, il ne fréquente personne, et même s’il se retourne en Floride pour rendre visite à l’ami pelotari devenu militant syndicaliste avant, lui aussi, de changer de vie, même s’il retrouve la femme aimée atteinte d’une maladie incurable, le compte n’y est pas. Paul glisse lentement sur le carreau de sa vie et perd la raison.

C’est en digne héritier qu’il achèvera son parcours.

« Depuis que le monde était monde, il y avait toujours eu deux façons de le considérer. La première consistait à le voir comme un espace-temps de lumière rare, précieuse et bénie, rayonnant dans un univers enténébré, la seconde, à le tenir pour la porte d’entrée d’un bordel mal éclairé, un trou noir vertigineux qui depuis sa création avait avalé 108 milliards d’humains espérants et vaniteux au point de se croire pourvus d’une âme. La médecine ne traitait pas ce genre de questions. Pour elle, l’ongle incarné primait toujours sur l’herméneutique. Comme disait l’un de mes professeurs pour casser les reins de quelques internes presses d’en découdre :  » Nous ne sommes là que pour assurer une zone de moindre inconfort entre les griffes du forceps et celles de la broyeuse. »

La Succession est paru aux éditions de l’Olivier.

La communauté

La communauté

Anna et Erik sont mariés et parents d’une adolescente, Freja. Anna présente les informations à la télévision suédoise, Érik enseigne l’architecture.

Lorsqu’Erik hérite de l’immense maison de son père, qu’il n’a pas vu depuis des années sans pour autant paraître troublé par la disparition du parent, Anna lui propose de garder ce bien et d’y vivre en communauté. Erik hésite, puis il finit par se ranger à l’avis de sa femme.

Années 70 à Copenhague. Le couple appelle quelques amis qui sont reçus en entretien avant qu’un comité de résidant-es les déclare aptes ou non à rejoindre la communauté. Un couple avec un garçon de huit ans atteint d’une très sérieuse maladie cardiaque, un célibataire un peu cynique, vieil ami d’Ana, une femme libre auprès de qui les amants se succèdent, un type un peu paumé qui parle mal la langue et n’a pas un sou… un joyeux bazar envahit la maison. Tout se discute et se vote, tandis que les repas sont pris en commun avec une cuisine assumée à tour de rôle et du ménage partagé.

La vie pourrait se poursuivre ainsi dans la joie de l’expérimentation, les pantalons à pattes d’éléphant et les sous-pull à col roulé acrylique, mais ce serait oublier le côté plus qu’autoritaire et autocentré d’Erik. Dans un élan de générosité, celui-ci a cédé la maison à ses habitants, chacun recevant une part du lieu d’avant notaire. Pourtant, le temps passant, il est pétri de reproches et hurle à ses congénères qu’il est chez lui et s’estime en droit de faire ce qu’il veut sous son toit, c’est-à-dire d’y vivre comme il le souhaite. Et qu’importent les votes ou les vues communautaires.

La crise survient après qu’il est tombé amoureux d’une de ses étudiantes. Anna a découvert le pot aux roses et, non sans respect, accepté l’idée que son mari ait besoin de deux femmes dans sa vie. Anna donné son accord pour que la jeune femme rejoigne la communauté en attendant de trouver un logement.

Mais il peut y avoir un fossé entre ce que l’on se souhaiterait capable de vivre et ce que l’on est réellement capable d’endurer. C’est ce que vit très vite Anna. Après un quiproquo avec son mari qui lui donne l’espoir d’un partage de l’homme entre les deux femmes de son cœur, elle prend en pleine figure l’exclusivité que celui-ci instaure avec sa nouvelle élue.

Descente aux enfers d’une femme qui aime et souffre d’aimer. Anna se voit vieillie, sa peau ridée tandis que la jeune femme a le teint frais. Elle n’a pas envie de rire quand la tablée s’amuse pourtant et donne toute sa place à la dernière venue. Anna perd le sommeil à l’écoute des amants copulant. Elle boit et dépérit. Finit par perdre son travail et imploser dans une communauté qui ne peut pas grand-chose pour elle.

Le sursaut viendra par sa fille qui lui intime l’ordre de quitter ce lieu qui la tue à petit feu sans qu’elle semble en avoir conscience.

La Communauté revient sur l’esprit du « tout en commun » qui a animé les années soixante-dix. Un « tout en commun » qui se retrouve aujourd’hui dans les pratiques collaboratives — et le pillage de données personnelles mené par quelque multinationale du web. Chacun connaît par-ci par-là une communauté qui a traversé les décennies et perdure, mais de tels lieux sont devenus rares. Ce que donne à comprendre le film — outre la vision idéale d’une vie en partage —, c’est qu’il est très difficile de vivre des relations interpersonnelles sans blesser personne. Difficile voire impossible de suivre ses désirs, sans priver quelqu’un. Ce qui se dit aussi, c’est que l’amitié ne peut pas tout quand certaines épreuves de la vie se traversent seul-e, les ami-es ne pouvant assumer pour l’autre les écueils et les moments rudes.

Ce que raconte La Communauté, c’est aussi cette injonction à jouir sans entraves qui mine les couples, et les projets de vies dites « libres », parce qu’on ne partage pas si facilement l’être aimé.

Le film danois est réalisé par Thomas Vinterberg.

Moonlight

Moonlight

Chiron vit avec sa mère, sans frère et sœur, sans père. Il est écolier, se fait rabrouer par certains élèves pour ses manières. Chiron est livré à lui-même, sa mère toxicomane s’intéresse exclusivement au crack et aux moyens de s’en procurer. L’enfant est frêle, il ne cherche pas la bagarre et on sent bien qu’il ne fera pas le poids face à certains.

Alors qu’il se sent menacé par la bande de fortes têtes qui lui en veulent, il se réfugie dans un bâtiment désaffecté. C’est le dealer en chef du coin qui finira par le libérer et se prendre d’affection pour l’enfant. Curieux paradoxe : le dealer est un brave gars qui vend du crack à la mère d’un gamin qu’il finit par accueillir volontiers chez lui, par prendre sous son aile, par éduquer.

Chiron grandit. Les relations avec sa mère sont toujours tendues. Elle jalouse le fait qu’il soit le bienvenu chez Juan, qu’il reçoive de l’argent et de l’affection, alors qu’elle est incapable de lui en donner. Les relations de Chiron avec ses camarades ne sont pas plus simples. Il est assez solitaire. Se demande s’il est gay, ne trouve pas la réponse, comprend auprès de Teresa et Juan qu’il est possible d’aimer des hommes quand on est soi-même un homme. Chez eux, c’est sans problème.

Il s’éprend de Kevin, jeune homme de son lycée également attiré par lui — très belle scène sensuelle et sensible — qui finira par lui casser la figure, par soumission au caïd de l’établissement qui déteste Chiron et ses manières. Et l’on comprendra qu’il vaut mieux, dans certains milieux, se comporter en traître plutôt que d’avouer devant des brutes son amour pour l’autre, son respect pour lui. Rupture.

Adulte, Chiron a transformé son corps. Il est devenu très musclé et s’entraîne constamment. Il a fait de la prison, deale à son tour. Il a repris les codes et les attitudes de Juan.

Un soir, un appel vient bouleverser sa routine. C’est Kevin. Son amour passé déçu. Kevin pense toujours à lui. Bouleversé, Chiron traverse le pays en voiture pour se rendre au restaurant dans lequel travaille son ami.

Retrouvailles belles et émouvantes. Le passé se raconte. Les larmes se libèrent. Deux hommes s’aiment.

Moonlight est un film subtil, émouvant. Il dit la difficulté de découvrir simplement sa sexualité dans certains milieux. Il dit la haine de certains pour ceux qui les dérangent. Et la dureté d’une enfance solitaire, violentée, sans amour ni repères, pour un gamin sensible. Le film dit aussi la difficulté de changer de condition de vie quand, dès l’enfance, tout est si compliqué.

Barry Jenkins réalise Moonlight, récemment couronné de l’Oscar du meilleur film.

Le règne du vivant

Le règne du vivant

Le Règne du vivant est un roman d’Alice Ferney — une auteure autour de laquelle je tourne depuis quelque temps ; avec cet ouvrage, j’entre dans son œuvre.

« Aux Galapagos, il y avait un siècle et demi de cela, le jeune Charles Darwin avait observé la diversité des espèces et collecté les spécimens d’oiseaux qui, près de vingt ans plus tard, seraient la source de ses découvertes. Notre expérience serait radicalement différente. Je pensais qu’en un siècle, nous avions détruit ce monde-là. La Terre était consumée. »

Très vite, le ton est posé. Le Règne du vivant est un livre militant, parce qu’il raconte l’engagement au secours de baleines chassées illégalement dans les eaux de l’Arctique. Dans des territoires tellement éloignés de l’agitation des villes, où des bateaux sans foi ni loi prélèvent dans l’océan de quoi rentabiliser leur sortie. Et peu importent les réglementations internationales, la protection des espèces menacées. Le profit est sans âme ni cœur : la rentabilité c’est maintenant !

Magnus Wallace est le capitaine de l’Arrowhead, un brise-glace qu’il pilote vers les sanctuaires réservés au mammifères marins les plus anciens. Militant combatif, il fédère autour de lui des équipes de salarié-es et de bénévoles impliquées dans la sauvegarde des espèces devenues rares, du fait des excès d’humains avides, cupides, ancrés dans des pratiques ancestrales qu’ils n’interrogent pas.

Gerald Asmussen embarque en tant que caméraman. Magnus l’a sollicité pour documenter la septième campagne et montrer le visage des personnes mobilisées avec lui.

Gérald découvre une brute de travail, tantôt taciturne tantôt explosif. Un homme déterminé, prêt à foncer dans les navires pilleurs afin de leur donner la leçon. Les eaux internationales manquent de réglementation, personne ne se préoccupe des baleines ou d’autres espèces tellement pêchées qu’elles risquent de disparaître des océans. Lui oui.

« Nous étions la génération qui avait rompu le pacte de la domestication. L’élevage intensif, les abattoirs industriels, tout ce qui accompagnait la surpopulation de la planète et la suralimentation des pays riches était une déshumanisation des pratiques, une désanimalisation des bêtes. Nous avions détruit le lien ancestral qui unissait les animaux aux hommes et nous avions réduit le domaine sauvage qui leur était laissé en partage. »

À bord, biologistes, océanologues, ethnologue, bénévoles aux parcours divers. Sur terre, un avocat spécialisé pour les coups durs. Il y en aura. Et la nécessité d’utiliser les technologies numériques pour relayer, informer, choquer avec des images d’eau rougie du sang des baleines, attaquées dans leur espace pourtant réservé.

« Si on ne les pousse pas au cul, [les représentants des nations du monde] ne feront rien. Ils l’ont prouvé depuis cinquante ans. Leurs réunions sont devenues une fin en soi. On y discute et se congratule, on en profite pour voyager, mais il n’en sort jamais rien. C’est grave. Je crois dans la force de quelques individus inspirés qui résistent au mouvement d’ensemble. »

Le moteur de Magnus c’est de se sentir utile, indispensable même dans les missions qu’il mène. Et l’homme sait convaincre la presse qui pourtant malmené son image. La stratégie de l’époque est le dénigrement, la rumeur, le mensonge. Il faut discréditer, aller contre. Lorsque la vérité sera rétablie, il sera souvent trop tard. Le mal sera fait et la réputation comme la nécessité des missions de l’Arrowhead seront entachées, devenues suspectes.

Tout au long des pages d’Alice Ferney, on pense bien sûr au Sea Shepherd et son capitaine Paul Watson.

Pour autant, Le Règne animal est un texte inégal. L’auteure se répète, l’écriture est parfois tenue et belle, parfois pauvre, voire banale. Les ficelles narratives se voient comme le nez au milieu du visage — l’indispensable histoire d’amour qui, à peine décrite, disparait quasiment, des pages documentaires didactiques, le drame qui se sent et ne manquera pas de survenir… C’est dommage car le sujet est fort. Il aurait, à mon sens, mérité un soutien encore plus actif.

« La vérité, dit encore Magnus, c’est que les habitudes et les mentalités, eh bien ça se modifie. On peut agir sur ce que croient les gens. On peut leur faire découvrir que ce qu’ils jugent normal, légitime ou naturel, ne l’est pas. »

Primaire

Primaire

Des ami-es me convient à partager une toile — expression un brin désuète qui dit aller au cinéma — avec le film Primaire. Je ne sais de quoi il s’agit et pense spontanément à un film politique, une plongée dans les coulisses d’élections internes, la lutte pour accéder au trône menée par des candidat-es dont si peu, à ce jour et au-delà de la fiction cinématographique, sont autre chose que des dauphins en attente des clés du royaume de France. Je prévois un documentaire dédié à la frénésie de certain-es pour accéder aux fonctions et conduire une politique asservie à des règles néolibérales — financières, essentiellement — qui imposent de défaire tout ce qui fait une société, certes imparfaite, mais une société où… mais je m’égare.

L’ambiance politique du moment m’aura conduite sur une mauvaise voie puisque Primaire raconte une fiction d’école primaire. Rien de politique donc… Pas si sûr !

À l’heure des bilans PISA où les élèves français-es sont mal classé-es, Primaire est une plongée dans une école urbaine. Élèves agité-es, enseignant-es surmené-es, La réalisatrice Hélène Angel y montre la classe avec réalisme, tandis q’un élève en difficulté familiale et sociale viendra fragiliser une équipe sous tension.

Florence — Sara Forestier — est la maitresse d’une classe de CM2. Cette année-là, les enjeux sont copieux puisqu’il s’agit d’accompagner au passage en collège. Tout y sera nouveau : les anciens « grands » de la primaire deviendront les « petits » nouveaux. Ils changeront de classe à chaque heure, et de cours comme d’enseignant-es. Ils doivent être au niveau et savoir lire et écrire avant le grand passage.

L’enseignante bénéficie d’un appartement de fonction avec loyer au sein de l’école et vit avec son fils qui se trouve aussi être son élève — il n’y a qu’une clés de CM2 dans l’établissement. Elle prend son métier très à cœur. Attentive aux enfants, elle enseigne avec bienveillance et ne compte pas ses heures quand il s’agit d’aider l’un-e ou l’autre à dépasser quelque difficulté.

Une enfant de la classe bénéficie de l’accompagnement d’une personne dédiée. Elle s’appelle Charlie, fait pleinement partie du groupe, tandis que son accompagnante est tentée de l’aider, un peu trop, à répondre aux exercices. Florence veille et recadre au besoin. Une enseignante stagiaire débarque pour quelques semaines et l’on éprouve que cela commence à faire beaucoup pour une seule et même personne que d’avoir à assumer, coordonner, accompagner tout ça, entre enfants et adultes. L’équilibre est fragile.

Dans cette école, les enseignant-es ne son pas dupes des programmes qui formatent les enfants au monde de l’entreprise. Où le mot compétence à remplacé le mot savoir ou acquisition, dans un système qui ne fait pas de la place à tout le monde et, déjà, sélectionne.

Alors, quand Sacha débarque provisoirement dans la classe de Florence, quand il confie qu’il est seul depuis douze jours, qu’il ne sait pas quand sa mère reviendra, c’est le début d’une enquête qui prendra le peu d’énergie restant et finira par faire mal. En parallèle, Denis, le fils de Florence, est de plus en plus dut avec sa mère car il veut partir à l’étranger avec son père. Viendra l’annonce d’une inspection, en guise de goutte d’eau qui fera déborder un vase de doutes et d’incertitudes dans une tranche de vie difficile.

Primaire, c’est l’histoire de ce que bon nombre d’enseignant-es investi-es dans leurs fonctions doivent vivre quotidiennement. Mais c’est aussi, magnifiquement restituée, la douleur de l’enfance, les blessures qui se taillent dans les êtres en construction parce que la parole de l’adulte est dure, parce que l’adulte est décevant, parce que c’est souvent douloureux, très, d’être un enfant dans ce monde-là.

Simple et fort à la fois.

Boy, Snow, Bird

Boy, Snow, Bird

Boy, Snow, Bird est une histoire de femmes — et de quelques hommes —, aux États-unis, dans les années 1950. Dans son roman, Helen Oyeyemi distille quelques réflexions bien senties sur la condition des femmes. Sur le racisme envers les Noirs et son corollaire, la fascination pour les Blancs. Sur la vie conjugale et ses écueils. Sur la tragédie d’une vie au destin brisé.

Boy Novak naît à Brooklyn en novembre 1933. En dépit de ce qu’induit son prénom, elle est une jeune femme, élevée par un père violent dont le métier consiste à piéger et tuer les rats. Elle ne connaît pas sa mère. Boy est brillante mais n’ose pas vraiment le montrer, réduisant ses capacités à se protéger. Elle a besoin d’être aimée.

Usée par sa crainte d’un père dont les assauts colériques sont ravageurs, elle décide un jour de prendre la poudre d’escampette. Elle dérobe de quoi payer un billet de bus pour quitter New York et débarque à Flax Hill, la ville de l’aussi loin que l’argent volé lui permette de se rendre. Il importe qu’elle rende l’argent.

États-Unis, années 1950, le racisme est à l’œuvre et, dans certaines familles, on adule la pâle peau des Blancs, leurs cheveux défrisés. On va même jusqu’à se prendre pour blanc quand on ne l’est pas vraiment.

De petits boulots en découverte du monde, Boy croise d’autres jeunes femmes un peu paumées, comme elle. Certaines seront de simples fréquentations lors de son séjour au foyer, d’autres deviendront des amies pour la vie, celles à qui on peut tout dire, celles en qui la confiance est absolue, celles qui font rire quand la vie fait mal.

Boy se connaît peu, s’ajuste en permanence à son environnement. Elle devient libraire et rencontre Arturo Whitman, qu’elle exècre, avant de  partager sa vie. Il est veuf, fabrique des bijoux, est le père de Snow avec laquelle Boy ne s’en sort pas. Elle place Snow chez Clara, une tante, afin d’éviter de laisser la peau dans une vaine tentative d’éduquer et d’aimer l’enfant d’Arturo et de Julia. Entre autres déchirements, Boy aime Charlie, un garçon de l’enfance à Brooklyn, finalement éconduit tandis qu’elle choisit Arturo.

Boy, Snow, BirdLes pressions auxquelles j’avais été soumise enfant m’avaient rendue réaliste quant à mes capacités. Certains, je le sais, apprennent à encaisser toujours plus et continuent d’avancer. Pas moi. Je suis d’une autre nature. C’est ce qui m’avait empêchée de dire à Charlie Vacic que je l’épouserais. Vous comprenez, je recherche un rôle dont je pourrai dire les répliques avec conviction, quelque chose de concret.

Viendra Bird, la fille de Boy et d’Arturo, qui affiche les traits de ses origines afro, quand la famille d’Arturo avait tout fait pour les cacher, à grands renforts de produits toxiques. Bird grandit bercée par la légende familiale créant le mythe de Snow, grande absente de la vie de sa petite sœur.

Histoires de familles compliquées aux non-dits ravageurs, Boy, Snow, Bird est construit en trois parties. La première est consacrée à Boy, sur le mode de la narration extérieure, teinté d’incises à la première personne. Quelques lettres de Charlie à Boy donnent à comprendre la douleur de ce qui se joue pour lui.

La deuxième partie place Bird au centre de la narration et s’étoffe d’une correspondance soutenue entre les deux sœurs. On y découvrira que les trois femmes du titre entretiennent un rapport singulier à leur reflet dans les miroirs, la mère leur faisant d’emblée confiance, les sœurs s’étonnant d’être parfois invisibles, leur reflet absent, ce qu’elles ne s’expliquent pas.

“Personne ne m’avait jamais prévenue au sujet des miroirs, de sorte que je les ai appréciés durant longtemps, les croyant fiables. Je me cachais entre eux en en plaçant deux face à face de sorte que, debout au milieu, j’étais réfléchie à l’infini dans l’un et l’autre sens. Beaucoup, beaucoup de moi. Quand je me dressais sur la pointe des pieds nous étions toutes dressées sur la pointe des pieds, à tacher de voir la première d’entre nous, et la dernière.”

La troisième partie est celle du dénouement. Au fil de ses pages, l’auteure a semé de nombreux indices. Rassemblés en une fin stupéfiante, ils donnent du sens à ce qui, au cours de la lecture, pouvait parfois paraître étrange, voire saugrenu. L’écriture est tonique, très oralisée dans un ensemble foisonnant, enlevé, quoique parfois un peu bavard. Notamment dans la partie intermédiaire, celle de Bird, où l’auteure s’exprime sur le même registre de langage que Boy, ce qui donne moins de crédit et de force aux réflexions de la jeune fille. Quant au dénouement, il est parfaitement imprévisible.

Helen Oyeyemi offre des pages fortes et émouvantes sur ce qu’est une vie brisée, un bel avenir fracassé, et les conséquences de ces changements de cap pour les générations qui s’ensuivent. Tant que le voile n’est pas levé, que le mystère familial demeure non dit, les individus en portent les stigmates et reproduisent, à leur insu, tout ou partie du drame.

Boy, Snow, Bird est traduit de l’anglais. Le roman est publié chez Galaade.