Écriture guidée

Participant-es
L’atelier « écriture guidée » est ouvert à celles et ceux qui souhaitent :
> jouer avec leur imaginaire, créer, s’amuser ;
> acquérir des outils et de la méthode pour écrire en autonomie ;
> se remettre en piste vers leur créativité ;
> se défaire de l’utilisation professionnelle souvent restrictive du langage…

Un atelier d’écriture « classique »
Les participant-es écrivent individuellement à partir d’une proposition commune ; un temps est donné pour produire un texte de premier jet inspiré par la contrainte d’écriture.
À l’issue du temps d’écriture, chacun-e lit sa production spontanée et des échanges s’ensuivent. Dans la mesure du possible, je formule un retour commenté afin de nourrir l’écriture et d’ouvrir des pistes de révision comme de poursuite.
Au fil de cet atelier, les propositions se succèdent et ne sont pas nécessairement liées. Elles peuvent être sobres, parfois décalées, créées partir de phrases mais aussi de photos, de pièces musicales, d’objets…
On peut écrire à partir de tout, on peut aussi écrire sur tout.

Un exemple de contrainte d’écriture :

C’est scène de la vie ordinaire observée depuis la terrasse d’un bar. Elle implique deux hommes et deux femmes, un chien type cocker, un scooter et une brosse à cheveux.

En 25 minutes, racontez !

Planning 2016-2017
2 octobre – 6 novembre – 11 décembre – 22 janvier – 5 mars – 23 avril – 11 juin

En pratique
« Écriture guidée » se déroule à Gaillac, de 10 h à 17 h. Les journées sont indépendantes les unes des autres. Chaque session est ouverte à 8 participant-es, au tarif de 60 €. L’inscription est indispensable.

Vous renseigner
Contactez-moi !

  • accompagnement de projet, pour coacher l’écriture.
    (cliquez sur les liens hypertextes pour aller plus loin) 
  • stages d’écriture en immersion

Arbalivres

arbalivres

 

Après plusieurs saisons de salon du livre dédié à la littérature jeunesse, le salon du livre d’Arbas s’ouvre cette année à la littérature au sens large.

Je m’y rendrai dimanche 14 août, en compagnie d’auteur-es de la région, pour la 14e édition.

Boy, Snow, Bird

Boy, Snow, Bird est une histoire de femmes — et de quelques hommes —, aux États-unis, dans les années 1950. Dans son roman, Helen Oyeyemi distille quelques réflexions bien senties sur la condition des femmes. Sur le racisme envers les Noirs et son corollaire, la fascination pour les Blancs. Sur la vie conjugale et ses écueils. Sur la tragédie d’une vie au destin brisé.

Boy Novak naît à Brooklyn en novembre 1933. En dépit de ce qu’induit son prénom, elle est une jeune femme, élevée par un père violent dont le métier consiste à piéger et tuer les rats. Elle ne connaît pas sa mère. Boy est brillante mais n’ose pas vraiment le montrer, réduisant ses capacités à se protéger. Elle a besoin d’être aimée.

Usée par sa crainte d’un père dont les assauts colériques sont ravageurs, elle décide un jour de prendre la poudre d’escampette. Elle dérobe de quoi payer un billet de bus pour quitter New York et débarque à Flax Hill, la ville de l’aussi loin que l’argent volé lui permette de se rendre. Il importe qu’elle rende l’argent.

États-Unis, années 1950, le racisme est à l’œuvre et, dans certaines familles, on adule la pâle peau des Blancs, leurs cheveux défrisés. On va même jusqu’à se prendre pour blanc quand on ne l’est pas vraiment.

De petits boulots en découverte du monde, Boy croise d’autres jeunes femmes un peu paumées, comme elle. Certaines seront de simples fréquentations lors de son séjour au foyer, d’autres deviendront des amies pour la vie, celles à qui on peut tout dire, celles en qui la confiance est absolue, celles qui font rire quand la vie fait mal.

Boy se connaît peu, s’ajuste en permanence à son environnement. Elle devient libraire et rencontre Arturo Whitman, qu’elle exècre, avant de  partager sa vie. Il est veuf, fabrique des bijoux, est le père de Snow avec laquelle Boy ne s’en sort pas. Elle place Snow chez Clara, une tante, afin d’éviter de laisser la peau dans une vaine tentative d’éduquer et d’aimer l’enfant d’Arturo et de Julia. Entre autres déchirements, Boy aime Charlie, un garçon de l’enfance à Brooklyn, finalement éconduit tandis qu’elle choisit Arturo.

Boy, Snow, BirdLes pressions auxquelles j’avais été soumise enfant m’avaient rendue réaliste quant à mes capacités. Certains, je le sais, apprennent à encaisser toujours plus et continuent d’avancer. Pas moi. Je suis d’une autre nature. C’est ce qui m’avait empêchée de dire à Charlie Vacic que je l’épouserais. Vous comprenez, je recherche un rôle dont je pourrai dire les répliques avec conviction, quelque chose de concret.

Viendra Bird, la fille de Boy et d’Arturo, qui affiche les traits de ses origines afro, quand la famille d’Arturo avait tout fait pour les cacher, à grands renforts de produits toxiques. Bird grandit bercée par la légende familiale créant le mythe de Snow, grande absente de la vie de sa petite sœur.

Histoires de familles compliquées aux non-dits ravageurs, Boy, Snow, Bird est construit en trois parties. La première est consacrée à Boy, sur le mode de la narration extérieure, teinté d’incises à la première personne. Quelques lettres de Charlie à Boy donnent à comprendre la douleur de ce qui se joue pour lui.

La deuxième partie place Bird au centre de la narration et s’étoffe d’une correspondance soutenue entre les deux sœurs. On y découvrira que les trois femmes du titre entretiennent un rapport singulier à leur reflet dans les miroirs, la mère leur faisant d’emblée confiance, les sœurs s’étonnant d’être parfois invisibles, leur reflet absent, ce qu’elles ne s’expliquent pas.

“Personne ne m’avait jamais prévenue au sujet des miroirs, de sorte que je les ai appréciés durant longtemps, les croyant fiables. Je me cachais entre eux en en plaçant deux face à face de sorte que, debout au milieu, j’étais réfléchie à l’infini dans l’un et l’autre sens. Beaucoup, beaucoup de moi. Quand je me dressais sur la pointe des pieds nous étions toutes dressées sur la pointe des pieds, à tacher de voir la première d’entre nous, et la dernière.”

La troisième partie est celle du dénouement. Au fil de ses pages, l’auteure a semé de nombreux indices. Rassemblés en une fin stupéfiante, ils donnent du sens à ce qui, au cours de la lecture, pouvait parfois paraître étrange, voire saugrenu. L’écriture est tonique, très oralisée dans un ensemble foisonnant, enlevé, quoique parfois un peu bavard. Notamment dans la partie intermédiaire, celle de Bird, où l’auteure s’exprime sur le même registre de langage que Boy, ce qui donne moins de crédit et de force aux réflexions de la jeune fille. Quant au dénouement, il est parfaitement imprévisible.

Helen Oyeyemi offre des pages fortes et émouvantes sur ce qu’est une vie brisée, un bel avenir fracassé, et les conséquences de ces changements de cap pour les générations qui s’ensuivent. Tant que le voile n’est pas levé, que le mystère familial demeure non dit, les individus en portent les stigmates et reproduisent, à leur insu, tout ou partie du drame.

Boy, Snow, Bird est traduit de l’anglais. Le roman est publié chez Galaade.

Cla-ri-fier

Vingt-trois degrés et demi. Elle prend la route sous ce panneau météo affiché dans sa voiture bourrée d’électronique. Sa voiture qui sait tout, tout le temps : où elle se trouve, quel jour on est, le temps qu’il fait, la lumière extérieure pour allumer les phares au besoin, la quantité de pluie qui tombe pour balayer le pare-brise à la juste mesure…

Avec un tel engin, elle n’a même plus le luxe de se perdre tout à fait. Elle adorait ça, pourtant, se perdre. Oser une voie à un croisement et voir venir, laisser le paysage défiler, être surprise par ce qui surviendra au fil d’un décor nouveau. L’imprévu des chemins de traverse, les endroits inconnus où jamais encore elle n’était passée. Elle adorait ça, cet égarement de peu de risque. Ce jeu vers l’étranger, au-delà des passages obligés. Loin des voies toutes tracées par les connivences entre dessinateurs de cartes routières et usages locaux, sociétés autoroutières et calculateurs d’itinéraires.

Garder l’écran tactile éteint : voilà la solution pour errer à sa guise, à son rythme, sans être tracée à chaque instant et, partant, traçable par satellite.

À travers le verre légèrement teinté du pare-brise, elle observe le ciel dégagé, quoique tendant vers le gris. Ciel dégagé gris… Elle se dit qu’un truc ne va pas dans sa formulation. Ciel dégagé gris… contradictoire la tentative de description, non ?

Pas les mots… Mal les mots… Bizarres les mots ce matin…

Elle prend la route pour se rendre chez le dentiste. Elle sait ce qui l’attend et se demande si mal les mots du matin signifie stress à bord. Cerveau inquiet, corps aux aguets. La roulette en arrière-plan de ses pensées. La crispation à la mâchoire inférieure… Le stress, déjà ? Elle a à peine roulé pourtant. Là, sa voiture est bien incapable de lui dire son niveau de tension matinale.

Elle sourit en se rappelant qu’elle a désactivé les capteurs à pression du volant, parce qu’elle n’a pas envie qu’on lui rappelle de le tenir à deux mains, de s’arrêter prendre un café si elle relâchait sa tenue. Le vendeur de voiture pensait en faire un argument de sécurité convaincant. À son grand dam, elle s’en est moqué. Elle ne boit pas de café.

Elle se dit que ça va bien se passer ce matin. Une molaire à arranger. Lui, le geste sûr, obsessionnel du soin sans douleur, attentif et attentionné. Elle aimerait bien un homme comme ça dans sa vie. Pas un dentiste, non, un homme attentif et attentionné. Un délicat. Qui porte une véritable attention à l’autre, ami-e ou partenaire. Pas du genre bulldozer qu’elle a si souvent croisé au fil de ses rencontres, professionnelles ou amoureuses.

Tellement d’hommes engoncés dans leurs costumes, mangés par leur difficulté d’être sans masque, sans enjeux de conquête, de prise de pouvoir ou d’efficacité. Dans l’intimité, tant d’hommes qui oublient la préciosité de ces moments rares où l’autre est si près de sa vérité, défenses et déguisements sociaux défaits. L’autre dévoilé-e, offert-e, à nu. Fragile. Enfin, si fragile.

Elle se dit que ça ne doit pas être facile d’être un homme. Pas simple non plus d’être une femme mais ça, elle connaît. Complexe au regard des injonctions sociétales, de se vivre en quête de soi, de son authenticité. Être un homme sensible, délicat, réfléchi, cultivé… quand il s’agit, par ailleurs, d’être musclé, efficace au plan professionnel et amoureux, inscrit dans une case à cocher. De l’art de la contorsion…

Quelle connerie l’efficacité amoureuse ! Des hommes dopés au porno qui ne savent même plus aborder le corps de l’autre. Aller à la rencontre du grain de peau, avec candeur et gourmandise. Écouter les vibrations de la chair. Chercher à comprendre son rythme, sa patte. Mettre en mots leur désir, leurs envies. Jouer. Tout simplement jouer, donner et prendre, se repaître. Hommes piégés dans leur invulnérabilité factice se ruant sur leur partenaire. Conquérants de pacotille singeant des représentations jamais questionnées.

Jamais le Kama Sutra pour sa philosophie ? Jamais le Tao de l’art d’aimer ? Et dire que l’industrie porno pense avec intérêt aux applications de la réalité virtuelle… Pas gagné l’amour 2.0 aux pays des oxymores.

À travers son téléphone mobile connecté en bluetooth, elle cherche Lenny Kravitz, I Belong to You. Elle veut cette basse, fort dans son ventre. Elle veut la voix sensuelle. Le refrain aux paroles basiques. « I belong to you, and you, you belong to me too… »

Où sont les hommes ? Étrange heure du bilan dans sa voiture…

Elle fréquente des femmes, en nombre. Des femmes multiples, passionnantes et passionnées par leur parcours. Les errances de leurs vies et les défis qu’elles y relèvent. Des femmes drôles, qui partagent volontiers leurs questionnements. Leurs inquiétudes aussi. Sororité à l’œuvre. Des femmes créatrices. Qui osent et s’essaient. Autrement que pour être reconnues, d’emblée. Qui osent pour elles. Le reste si besoin.

Dans ce cénacle de femmes, quelques-unes en couple avec un homme, une femme. Des hommes, des femmes parfois. En amour, tout est possible. Mais les hommes seuls… ils sont où les hommes seuls ? Les hommes qui, comme elle, cherchent leur partenaire de jeu.

Cherche-t-elle vraiment ? Pas certaine. Elle se dit ça, ce matin. Alors qu’elle est en route vers chez le dentiste, elle se dit qu’il serait peut-être temps pour elle d’investir sa quête. D’arrêter de la penser et de la vivre. De cesse de tergiverser et de préciser ses attentes. Bégonia lui a dit la même chose récemment : quels sont tes objectifs ? Tu dois clarifier parce que sinon, tu vas continuer de rencontrer des hommes impossibles. Des bras cassés. Avec lesquels tu ne peux rien faire, rien envisager. Des petits garçons qui cherchent maman. Des hommes rongés de complexes qui surjouent… et pannent. Des hommes experts en rapidité d’exécution quand toi tu es tendance diesel. Des hommes qui te projettent en maîtresse SM quand tu es incapable de ça ! Qu’est-ce que tu veux ? Tu le sais ce que tu veux ?

Cla-ri-fier, tu comprends ? Si tu veux un amant, tu veux un amant. Mais tant que tu ne te le seras pas dit, ça ne pourra pas se passer. Si tu veux un mari, c’est pareil. Tu veux que je te coache… Tu veux ?

Finalement oui, elle va dire oui au coaching clarification de projet de Bégonia. Dès son retour de chez le dentiste, elle passera chez elle pour cla-ri-fier. C’est le moment.

Elle ne dira rien à sa voiture qui, une fois n’est pas coutume, ne pourra rien pour elle sur cette voie-là.

Festival de La Fouillade

La Fouillade

Les 23 et 24 juillet, je suis invitée au festival Livres BD jeunesse de La Fouillade, près de Najac. Cette année, la rencontre fête ses 19 ans.

Rendez-vous samedi et dimanche pour deux jours en livres, de 10 h à 18 h.

En plus, la campagne est belle dans cet Aveyron-là !

Thé vert nature

— Non Madame, le thé vert nature ça n’existe pas !

Il la regarde, sûr de son propos, debout dans la travée de « sa » terrasse. Sur le boulevard, allées et venues de voitures dont le bruit est couvert par les jets d’eau du bassin à proximité. Plateau sur main gauche, main droite fichée à la ceinture.

— M’enfin Monsieur, avant d’être parfumé au jasmin, votre thé vert il était nature ! Renseignez-vous !

Palpitation au coin de l’œil d’un serveur soudain menacé dans son édifice.

Elle, assise dans un fauteuil rotin à l’ombre des grands parasols, ne lâchera pas. Il est écrit salon de thé sur la vitrine de la brasserie, il n’a qu’à apprendre son métier celui-là au lieu de poser ses assertions crânement. Elle déteste les hommes qui tentent de faire la leçon quand ils sont pris en défaut.

Quel toupet elle se dit. Quelle arrogance aussi et tentative de position dominante.

Puisqu’il n’y pas de thé vert nature dans ce salon de thé curieusement renseigné, elle se contentera du thé vert au jasmin proposé en guise de change à sa demande. Le serveur se rend à son autre clientèle.

Elle ouvre le sachet, extrait la mousseline, la porte à son nez, inspire son parfum. Elle glisse le sachet dans la théière de porcelaine blanche.

Milieu d’après-midi, journée ensoleillée de premier jour d’été, l’air est sec, le soleil haut dans le ciel.

— Soixante-quatorze références Madame.

Elle sort de sa rêverie en pensant aussitôt à la Haute-Savoie, département 74. Interpelée par le visage tout sourire aux dents épaisses se chevauchant en un étrange chantier, elle plisse les yeux sur un homme penché vers elle. Un rien obséquieux.

— Pardon ? elle dit, ne comprenant qui lui parle ici de Haute-Savoie.

— Soixante-quatorze références de thé, mais vous comprendrez que je ne peux pas tout avoir…

— Certainement Monsieur, mais quel dommage, toutefois, de n’avoir aucun thé vert nature.

— Je suis les goûts et la demande de ma clientèle Madame.

D’une phrase il a tout dit elle se dit. Ses goûts à elle ne figurent pas dans son catalogue à lui. Et, de fait, elle ne fait pas partie de sa clientèle. À lui.

Après les deux cent cinquante kilomètres qu’elle vient de parcourir, la pièce de deux euros glissée dans l’horodateur pour suivre la règle qui impose l’accès payant à de nombreux centre-ville, elle trouve que sa pause a soudain quelque chose de surfait. Une halte à l’impossible apaisement, un arrêt sans la détente attendue. Il y a des villes comme ça elle se dit. Une ville comme celle-ci qu’elle connaissait déjà pour y avoir manifesté contre un projet de forage de gaz de schiste. Une ville où, dorénavant, elle sait quel endroit éviter à l’heure du thé.

Derrière elle, un client parle fort. Allume une cigarette dont les volutes s’invitent aussitôt à sa table non fumeuse. Son after-shave de supermarché suit le propos. Elle fait la moue, se sent envahie. Vraiment, cette odeur…

Elle dépose trois pièces dans la coupelle au ticket de caisse. Vide la tasse d’un quelconque thé au jasmin et quitte la place sous le soleil. La route qui l’attend dorénavant sera belle, tranquille. Elle arrivera à destination quand elle le pourra. Elle se dit que sa prochaine pause se fera à l’abri du monde. Sourire.

Danse à quai

Il a peut-être vingt ans. Corps hébété de celui qui s’est mis en route trop tôt dans sa journée. Dos légèrement voûté par le poids du matin qui cahote au rythme d’une rame de métro automatisé. Regard mobilisé au sol. Tee-shirt barré pleine poitrine par les quatre lettres d’une marque de vêtements de sport. Bermuda en jean. Tennis en toile. Son sac à dos posé entre ses pieds.

Il est appuyé au long coussinet qui permet l’assise debout. Sorte de banquette à trois voire quatre fessiers permettant de stabiliser le tangage des corps en transport à travers les tunnels sous la ville.

Sous ses airs de jeune adulte, quelque chose de l’enfance plein le visage. Est-ce la torpeur matinale qui exhale son air poupon ? Qu’elle aurait pu se prolonger sans être appelée au réel. Est-ce que chacun est saisi d’enfance dès lors que sa nuit est chavirée trop tôt ? Top courte. Les yeux engourdis de rêves impossibles à éteindre, le corps longtemps attendri par la chaleur d’un lit, la détente du repos nocturne suspendue aux fibres…

La rame est arrêtée à quai. Les portes restent ouvertes trop longtemps et quelques regards inquiets s’échangent déjà. Interrogations dans le silence. Sans les mots porteurs de sens encore. Puis l’annonce dans le micro résonne dans les haut-parleurs. incident technique. Arrêt prolongé au moins dix minutes.

Soupirs et agacements, quelques insultes fusent, d’aucuns quittent la voiture et la station dans un reflux nerveux.

Lui, magnifique indolent, s’approche des portes. Passe une main au dehors comme s’il s’attendait à ressentir de la pluie. Regarde sa main. Glisse lentement son buste et lève le regard vers un ciel improbable. Il risque un pied, un autre, regard à droite puis à gauche. Esquisse un pas de danse et glisse sur le quai.

Il offre son allure, magnifiquement déhanchée. Il se délie, se déplie. Envergure gracile. Puis il prend son élan et saute, fend l’air, accélère le rythme.

Dans les voitures, voyageurs attendris, sourires et joie aux regards lumineux. Qu’elle est belle cette panne de métro ! Et pourvu qu’elle se prolonge tant que la danse envoûtante offre une échappée singulière qui touche, émeut les cœurs et ravit les visages.

Il a peut-être vingt ans et il est tout en grâce. Son corps inspiré par un tempo que lui seul connaît. Habité de rondeurs, de mouvements souples, il court, sautille, change de direction d’un trait. Imprévisible, magnifique de générosité, il caracole.

La sonnerie du métro retentit. Il regagne la voiture dont il s’était extrait, retrouve l’emplacement de son sac. Les applaudissements le cueillent, sourires en partage, échange de remerciements. La rame quitte le quai.

Plus jamais la Méditerranée

Front de mer. Mistral dans les oreilles. Elle se dit vent d’autan peut-être, parce qu’elle ne sait pas, au fond, où s’arrête le mistral et où prend l’autan. Elle extrait son mobile de son sac à main, appelle l’application de notes et saisit, pouces au clavier, la question à approfondir.

Elle n’aime pas les questions sans réponses. Trop de ça pendant l’enfance. Trop de ce mystère de l’explication impossible qui la laissait bancale, insatisfaite. Son intelligence négligée, son avidité d’apprendre contrariée. Et cette crainte de sa connaissance racornie qui la poursuit, des années plus tard. Encore. Toujours. Elle sourit, se moque d’elle en pensées.

Elle tourne autour du phare les yeux rivés au ciel et regarde les mouettes virevolter. Se jouer des tourbillons du vent. Leurs cris. Si singuliers les cris de ces oiseaux-là. Elle se dit qu’elle voudrait ça chaque jour. Dans son paysage sonore des mouettes riant. Elle réfléchit un instant aux lieux qu’elle a déjà rencontrés, aux lieux qu’elle aime déjà, parés de mouettes. C’est important les mouettes pour elle.

Elle pense à l’océan. À la côte atlantique. Elle voit la dune. L’effort pour gagner la plage. L’océan de pins vers les terres, l’Atlantique vers le large. Le vent chargé d’iode. Le ressac et son fracas envahissant.

Elle pense à ce nom d’un groupe, il y a longtemps : le cri de la mouette.

Le vent d’ici, celui de la Méditerranée, n’est pas le même qu’à l’océan. Elle le trouve peu stimulant. Inquiétant même. Presque lénifiant pour elle, tandis que les embruns de la côte ouest la revigorent comme nulle part ailleurs.

Le vent d’ici…

Elle redoute qu’il charrie vers la côte les cadavres des migrants qui, jour après jour, quittent l’effroi de leur territoire pour celui, plus grand encore, de la traversée maritime. Pays en guerre. Enjeux pétroliers. Religieux. Vente d’armes qui détruisent pour faire reconstruire et voir fleurir le business. Conflits de vieilles lunes toujours capables de mettre à feu et à sang des populations civiles victimes de stratégies immondes.

Peuples asservis. Avenirs assombris. Questions de survie.

Incertitude du lendemain qui rend prêt au moindre pire pour trouver la force de braver tous les dangers. De la mafia des passeurs aux viols des femmes pendant le périple. Dans les camps de réfugiés aussi. Le sexe et le ventre des femmes comme hors d’elle. En possession d’autrui. De l’homme plus fort. Brutal. Propriétaire de ce qu’il ne détient pas mais s’arroge. Traverser ça et supporter ensuite le risque que l’embarcation dérive, coule, tempête inopinée. Voir les autres passagers chavirer et tenir bon. S’accrocher encore une fois. Encore un peu. Tenir bon à jamais. Avec la possibilité d’être refusé-e aux frontières d’une terre qu’on croyait d’accueil, expulsé-e quand bien même on aurait pu passer. Le danger accroché au risque en un chapelet à misère de la migration contemporaine.

Elle pense à eux. À elles. Mères inquiètes. Un enfant ou plusieurs à sauver de l’horreur. Fuir les bombes. La famine. Les épidémies. L’âpreté d’une vie qu’elles n’ont pas souhaité ainsi. Danger imminent. Peur constante. Des nuits en fragments de bombes. Éparses. Explosives.

À elles, étudiantes. Des projets plein les rêves. À leur envie de vivre et de rire ailleurs. À la force immense qui les incite à partir. À s’enfuir. Aux désirs qu’elles abandonnent dans la fuite à mort.

Elle pense à toutes ces vies prises par les bombes, par les eaux, par la magouille cynique. Elle pense à celles et ceux que la guerre broie menu. Qui, s’ils en reviennent, en sortiront transformés à jamais. Vieillis. Les rêves écrasés sous le poids des absences. Leur quotidien effrayé pour des mois de sons à apprivoiser. De cœur à calmer quand il sautera sous les côtes parce que le danger est là, tout près. Près à en crever.

S’abstraire de l’existence parce qu’en tentative de survie. Et que la survie exige. Et ces pays prétendument développés qui laissent ces gens filer sous leurs yeux.

Qui a dit qu’en cas de conflit les populations civiles se devaient de rester chez elles à attendre le pire ? Qui a décidé de condamner à mort celles et ceux qui se sont vu imposer des stratégies de conquête les privant de leurs moyens de subsistance ? Qui fait de l’argent sur le dos des civils ? Qui vend les armes et approvisionne les combattants ?

Questions sans réponse. Encore sans réponse… Enquêter. Mettre en mots. Comprendre. Nouvel appel de notes dans le téléphone.

Elle soupire. Passe une main sur son regard voilé. Se demande ce qu’elle peut faire, elle, pour soutenir et aider. Pour dire sa solidarité avec celles et ceux qui s’enfuient. Dorénavant déportés vers la Turquie en un marché sordide conclu par les pays européens. Dire sa honte aussi. Tenir la misère loin des yeux. Loin des frontières. Payer chèrement le tri et l’exil de populations qu’on ne veut pas accueillir sur son territoire. Bafouer le droit à une existence digne.

Mais elles, eux, comment vont-ils survivre à ça ? Comment supporter ça ? Ce traitement inhumain de leur destin imposé par d’autres tout du long. Quand elles et ils risquent tout et que, d’un bureau à un autre, d’aucuns décident des bâtons à rompre leur avenir, depuis la chaleur cossue de bureaux européens. Comment tenir bon face à l’adversité ? Confronté-e au non respect du droit fondamental d’asile, comment ces personnes vont-elles se remettre d’avoir été quantité négligeable au regard des pays riches quand le leur est dévasté. Des pays qui érigent des murs. Des codes incompréhensibles pour éviter de faire une place. Incapables d’accueillir.

Elle se demande comment l’Europe en est arrivée à ce degré d’horreur. Comment les représentants des pays d’une prétendue union se sont arrogé le droit de mettre au rebut des milliers de personnes. Comment une telle inhumanité…

La honte. Oui, la honte, vraiment, d’appartenir à ce peuple qui dit non au sauvetage de sœurs et de frères.

Elle essuie une larme roulant sur sa joue. S’entend renifler. Au-dessus d’elle, les mouettes. Toujours les mouettes.

Alors, c’est maintenant une évidence pour elle. Jamais plus elle ne mettra un orteil dans l’eau de la Méditerranée. Jamais plus elle ne s’autorisera du bon temps dans une mer qui a charrié tant d’avenirs incertains. Tant de cadavres. Autant de vie prises de façon éhontée à des personnes qui, pourtant, faisaient tout pour se vivre tête haute. Pour bâtir après le cauchemar une suite pleine de matins et de mouettes rieuses.

Une vie d’être humain qui se fait une place dans le monde. Mais, jour après jour pourtant, cette place refusée par d’autres aux journées confortables, à l’avenir assuré.

Plus jamais elle ne regardera cette mer comme si rien ne s’y était passé. Comme si personne n’avait disparu dans ses fonds.Comme si ces eaux étaient limpides.

Plus jamais la Méditerranée.

Séjour d’écriture créative : 13-17 juillet 2016

La proposition
Professionnelle du livre depuis 30 ans, je suis écrivaine, passeuse d’écriture (mon parcours est résumé dans le dossier à télécharger).

Je propose un séjour d’écriture en immersion, tout public, au cours duquel  je vous accompagne à déployer votre imaginaire, à utiliser les rouages de l’écriture créative, à développer une histoire, voire à aboutir un projet.

Télécharger le dossier [Écriture créative] séjour.

Le public
Le séjour tout public est ouvert à celles et ceux qui écrivent, ont envie d’écrire, ont besoin de temps à consacrer à l’écriture.

Les objectifs

  • Créer une nouvelle, une histoire ; avancer son projet
  • Acquérir des outils méthodologiques
  • Trouver sa voie en écriture
  • Travailler en collectif et en autonomie
  • Partager des temps de discussion « à propos d’écrire »
  • Profiter d’un séjour « hors du temps » dans un groupe à l’œuvre…


    Le +
    Passionnée par la création littéraire, je partage les trucs et astuces de mon métier d’écrire : de l’art de déjouer la procrastination au choix des mots, entre autres étapes de la construction d’un texte.

Le lieu
« Du côté de chez Sève » est une ferme arboricole et maraîchère en agriculture biologique, située sur une colline près de Saint-Ybars (Ariège). Sève Lascombe y accueille le séjour dans un lieu magnifiquement restauré. Elle concocte les repas et se fournit principalement dans ses champs ou dans les fermes situées à proximité.

La maison, avec vue sur la vallée, est construite sur deux niveaux : grande salle commune donnant sur la verdure au rez-de-chaussée, chambres et sanitaires à l’étage ; tables et parasols pour l’extérieur, promenades aux alentours.

Télécharger la plaquette Du côté de chez Sève.

Le + Après avoir été journaliste, Sève travaille avec la nature… ou avec « les » natures : formée aux massages, elle propose des temps de pause relaxants ou dynamisants, sur rendez-vous pendant le séjour.

Le déroulement
Le programme qui suit est indicatif. Il peut être aménagé en fonction de l’écriture ou des propositions du groupe.

13 juillet
9 h : accueil, installation, thé, café, gâteaux maison
10 h – 12 h 30 : atelier d’écriture
12 h 30 : déjeuner avec un repas buffet
14 h – 17 h : atelier d’écriture
17 h : pause thé, café, tisane
18 h – 19 h : à propos d’écrire
20 h : dîner avec entrée, plat, fromage, dessert, eau, vin
nuitée

14 juillet – 15 juillet – 16 juillet
petit déjeuner
9 h 30 – 12 h 30 : atelier d’écriture
12 h 30 : repas buffet
14 h – 17 h : atelier d’écriture
17 h : pause thé, café, tisane
18 h – 19 h : à propos d’écrire
20 h : dîner
nuitée

17 juillet
petit déjeuner
9 h 30 – 12 h 30 : atelier d’écriture
12 h 30 : repas buffet
14 h – 17 h : atelier d’écriture
17 h : bilan du stage, appui méthodologique
18 h : départ.

Les conditions
Le séjour d’écriture est proposé au tarif de 530 € à compter de 8 participant-es, ou 570 € entre 5 et 7 participant-es. Ce montant comprend l’inscription, 5 jours d’écriture, la résidence en table d’hôtesse avec hébergement en chambre double pour 4 nuits, les repas et pauses gourmandes mentionnées dans le déroulement. Le linge de maison est fourni.

La date limite d’inscription est le 21 juin 2016. Votre inscription est confirmée à réception de 180 € d’arrhes. Pour se dérouler, le séjour d’écriture nécessite 5 participant-es. En cas d’annulation, les arrhes vous sont restituées, aucune indemnité n’est versée.

La prise en charge par un fonds de formation continue est possible. Plus d’information, tarifs et conditions par courriel.

En pratique
Apportez vos outils d’écriture : carnet, stylo, ordinateur… Et ce qui vous semble profitable pour les soirées : livres, jeux, musique à partager…

Des chaussures de marche sont les bienvenues. La campagne « Du côté de chez Sève » est belle et la promenade, qui permet d’appréhender le monde à vitesse humaine, est un stimulant de créativité. De Jean-Jacques Rousseau à Colette et bien des contemporains, nombreux sont les écrivains marcheurs.

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La saison des femmes

À l’ouest de l’Inde, de nos jours, le village du Gujarat où se déroule l’histoire est régi par un conseil de sages. Incontestablement, le pouvoir est aux hommes et les femmes doivent filer droit qui connaissent un sort sinistre, entre mariage forcé et violence conjugale auxquels peu trouvent à redire. Esclaves de leur époux, elles vivent à son rythme, subissent ses assauts en tous genres, tandis que les maris consomment des prostituées et méprisent celle qui partage leur vie.

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Le film s’ouvre sur Rani prenant le bus en compagnie de son amie Lajjo. Une scène de harcèlement d’une femme émancipée, épouse d’un entrepreneur qui a monté un atelier de couture afin que les femmes du village gagnent quelque argent, en dit long sur l’état de non respect des femmes par de jeunes mâles qui se pensent maîtres du monde. Dès lors, on se souvient comment l’Inde a sacrifié ses filles, trop coûteuses en dot, au profit des garçons.

Rani et Lajjo partent à la découverte de Janaki, la future épouse du fils unique, Gulab, jeune coq dont le père est mort. Ils ont quinze ans. Négociation de la dot, affaire scellée, le mariage est lancé. Seulement voilà, Gulab est chauffé par ses amis aussi peu futés que lui, et la bande qu’ils forment sème la terreur dans le village. Gulab fréquente le bordel, méprise sa femme qui s’est coupé les cheveux pour éviter les noces — elle est amoureuse d’un autre —, le fils insulte la mère qui fait pourtant ce qu’elle peut pour assurer la survie du foyer, une grand-mère, son fils et elle, et pour financer ce qui doit l’être par son travail de couture. Comme si rien n’évoluait jamais, la violence du fils envers sa jeune épouse rappelle à la mère celle qu’elle a subie. Le fils dilapidera l’argent de la dot, battra l’entrepreneur qui agace par la modernité qu’il souhaite insuffler au village, et sera banni par sa mère qui rendra la jeune épouse à son amour d’enfance.

En parallèle de la vie de Rani, celles de ses amies. Lajjo prétendument stérile paie pour son inconséquence physiologique. Elle n’a même pas su donner un enfant à son mari alors les coups pleuvent pour un oui pour un non. Bijii, elle, est danseuse prostituée. Après leur transe quand elle est sur le podium et qu’elle chauffe la salle de ses déhanchements travaillés, les hommes se disputent son lit. C’est une bonne danseuse, elle rapporte gros, jusqu’à ce qu’elle tombe en disgrâce et subisse les affres de la concurrence.

Et tout au long du film, les femmes comme les hommes répètent qu’une femme instruite fait une mauvaise épouse…

La Saison des femmes est une histoire d’émancipation. On aimerait des situations moins stéréotypées mais ce serait négliger le réalisme pointant la situation calamiteuse des femmes indiennes. Alors la solidarité, la sororité, l’indéfectible soutien dans la douleur d’une âpre condition, des parenthèses de liberté loin du village et de ses codes enfermants, des instants de grâce dans le plaisir de la peau, de la chair, des éclats de rire et le plein d’impertinence font que ces femmes, les trois adultes et la toute jeune mariée, vont connaître l’aspiration de changer de vie, de rompre avec les rites et trouver la force, ensemble, de parvenir à leur fins.

Leena Yadav est une cinéaste indienne. Elle réalise La Saison des femmes, une fiction récompensée au festival de Bergen et de Stockholm. La réalisatrice a une formation de monteuse et les plans se succèdent avec justesse et pertinence. L’image est belle, souvent sensuelle, particulièrement dans une très belle scène d’amour où le décor et le jeu amoureux sont aussi splendides que rares au cinéma. La Saison des femmes ne va pas sans rappeler la beauté, la liberté de ton et la dynamique du film Mustang, de la réalisatrice turque Deniz Gamze Ergüven.

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