Séjour d’écriture créative : 13-17 juillet 2016

— Inscrivez-vous avant le 21 juin ! —

La proposition
Professionnelle du livre depuis 30 ans, je suis écrivaine, passeuse d’écriture (mon parcours est résumé dans le dossier à télécharger).

Je propose un séjour d’écriture en immersion, tout public, au cours duquel  je vous accompagne à déployer votre imaginaire, à utiliser les rouages de l’écriture créative, à développer une histoire, voire à aboutir un projet.

Télécharger le dossier [Écriture créative] séjour.

Le public
Le séjour tout public est ouvert à celles et ceux qui écrivent, ont envie d’écrire, ont besoin de temps à consacrer à l’écriture.

Les objectifs

  • Créer une nouvelle, une histoire ; avancer son projet
  • Acquérir des outils méthodologiques
  • Trouver sa voie en écriture
  • Travailler en collectif et en autonomie
  • Partager des temps de discussion « à propos d’écrire »
  • Profiter d’un séjour « hors du temps » dans un groupe à l’œuvre…


    Le +
    Passionnée par la création littéraire, je partage les trucs et astuces de mon métier d’écrire : de l’art de déjouer la procrastination au choix des mots, entre autres étapes de la construction d’un texte.

Le lieu
« Du côté de chez Sève » est une ferme arboricole et maraîchère en agriculture biologique, située sur une colline près de Saint-Ybars (Ariège). Sève Lascombe y accueille le séjour dans un lieu magnifiquement restauré. Elle concocte les repas et se fournit principalement dans ses champs ou dans les fermes situées à proximité.

La maison, avec vue sur la vallée, est construite sur deux niveaux : grande salle commune donnant sur la verdure au rez-de-chaussée, chambres et sanitaires à l’étage ; tables et parasols pour l’extérieur, promenades aux alentours.

Télécharger la plaquette Du côté de chez Sève.

Le + Après avoir été journaliste, Sève travaille avec la nature… ou avec « les » natures : formée aux massages, elle propose des temps de pause relaxants ou dynamisants, sur rendez-vous pendant le séjour.

Le déroulement
Le programme qui suit est indicatif. Il peut être aménagé en fonction de l’écriture ou des propositions du groupe.

13 juillet
9 h : accueil, installation, thé, café, gâteaux maison
10 h – 12 h 30 : atelier d’écriture
12 h 30 : déjeuner avec un repas buffet
14 h – 17 h : atelier d’écriture
17 h : pause thé, café, tisane
18 h – 19 h : à propos d’écrire
20 h : dîner avec entrée, plat, fromage, dessert, eau, vin
nuitée

14 juillet – 15 juillet – 16 juillet
petit déjeuner
9 h 30 – 12 h 30 : atelier d’écriture
12 h 30 : repas buffet
14 h – 17 h : atelier d’écriture
17 h : pause thé, café, tisane
18 h – 19 h : à propos d’écrire
20 h : dîner
nuitée

17 juillet
petit déjeuner
9 h 30 – 12 h 30 : atelier d’écriture
12 h 30 : repas buffet
14 h – 17 h : atelier d’écriture
17 h : bilan du stage, appui méthodologique
18 h : départ.

Les conditions
Le séjour d’écriture est proposé au tarif de 530 € à compter de 8 participant-es, ou 570 € entre 5 et 7 participant-es. Ce montant comprend l’inscription, 5 jours d’écriture, la résidence en table d’hôtesse avec hébergement en chambre double pour 4 nuits, les repas et pauses gourmandes mentionnées dans le déroulement. Le linge de maison est fourni.

La date limite d’inscription est le 21 juin 2016. Votre inscription est confirmée à réception de 180 € d’arrhes. Pour se dérouler, le séjour d’écriture nécessite 5 participant-es. En cas d’annulation, les arrhes vous sont restituées, aucune indemnité n’est versée.

La prise en charge par un fonds de formation continue est possible. Plus d’information, tarifs et conditions par courriel.

En pratique
Apportez vos outils d’écriture : carnet, stylo, ordinateur… Et ce qui vous semble profitable pour les soirées : livres, jeux, musique à partager…

Des chaussures de marche sont les bienvenues. La campagne « Du côté de chez Sève » est belle et la promenade, qui permet d’appréhender le monde à vitesse humaine, est un stimulant de créativité. De Jean-Jacques Rousseau à Colette et bien des contemporains, nombreux sont les écrivains marcheurs.

carnets notes                     pages usine

La saison des femmes

À l’ouest de l’Inde, de nos jours, le village du Gujarat où se déroule l’histoire est régi par un conseil de sages. Incontestablement, le pouvoir est aux hommes et les femmes doivent filer droit qui connaissent un sort sinistre, entre mariage forcé et violence conjugale auxquels peu trouvent à redire. Esclaves de leur époux, elles vivent à son rythme, subissent ses assauts en tous genres, tandis que les maris consomment des prostituées et méprisent celle qui partage leur vie.

La_Saison_des_femmes

Le film s’ouvre sur Rani prenant le bus en compagnie de son amie Lajjo. Une scène de harcèlement d’une femme émancipée, épouse d’un entrepreneur qui a monté un atelier de couture afin que les femmes du village gagnent quelque argent, en dit long sur l’état de non respect des femmes par de jeunes mâles qui se pensent maîtres du monde. Dès lors, on se souvient comment l’Inde a sacrifié ses filles, trop coûteuses en dot, au profit des garçons.

Rani et Lajjo partent à la découverte de Janaki, la future épouse du fils unique, Gulab, jeune coq dont le père est mort. Ils ont quinze ans. Négociation de la dot, affaire scellée, le mariage est lancé. Seulement voilà, Gulab est chauffé par ses amis aussi peu futés que lui, et la bande qu’ils forment sème la terreur dans le village. Gulab fréquente le bordel, méprise sa femme qui s’est coupé les cheveux pour éviter les noces — elle est amoureuse d’un autre —, le fils insulte la mère qui fait pourtant ce qu’elle peut pour assurer la survie du foyer, une grand-mère, son fils et elle, et pour financer ce qui doit l’être par son travail de couture. Comme si rien n’évoluait jamais, la violence du fils envers sa jeune épouse rappelle à la mère celle qu’elle a subie. Le fils dilapidera l’argent de la dot, battra l’entrepreneur qui agace par la modernité qu’il souhaite insuffler au village, et sera banni par sa mère qui rendra la jeune épouse à son amour d’enfance.

En parallèle de la vie de Rani, celles de ses amies. Lajjo prétendument stérile paie pour son inconséquence physiologique. Elle n’a même pas su donner un enfant à son mari alors les coups pleuvent pour un oui pour un non. Bijii, elle, est danseuse prostituée. Après leur transe quand elle est sur le podium et qu’elle chauffe la salle de ses déhanchements travaillés, les hommes se disputent son lit. C’est une bonne danseuse, elle rapporte gros, jusqu’à ce qu’elle tombe en disgrâce et subisse les affres de la concurrence.

Et tout au long du film, les femmes comme les hommes répètent qu’une femme instruite fait une mauvaise épouse…

La Saison des femmes est une histoire d’émancipation. On aimerait des situations moins stéréotypées mais ce serait négliger le réalisme pointant la situation calamiteuse des femmes indiennes. Alors la solidarité, la sororité, l’indéfectible soutien dans la douleur d’une âpre condition, des parenthèses de liberté loin du village et de ses codes enfermants, des instants de grâce dans le plaisir de la peau, de la chair, des éclats de rire et le plein d’impertinence font que ces femmes, les trois adultes et la toute jeune mariée, vont connaître l’aspiration de changer de vie, de rompre avec les rites et trouver la force, ensemble, de parvenir à leur fins.

Leena Yadav est une cinéaste indienne. Elle réalise La Saison des femmes, une fiction récompensée au festival de Bergen et de Stockholm. La réalisatrice a une formation de monteuse et les plans se succèdent avec justesse et pertinence. L’image est belle, souvent sensuelle, particulièrement dans une très belle scène d’amour où le décor et le jeu amoureux sont aussi splendides que rares au cinéma. La Saison des femmes ne va pas sans rappeler la beauté, la liberté de ton et la dynamique du film Mustang, de la réalisatrice turque Deniz Gamze Ergüven.

Inde : la malédiction de naître fille
Infanticide féminin, quand la lignée passe de père en fils : une extermination supérieure à la Shoah

Smartphone aux alouettes

— Nouvelle —

Devant elle, un couple plein profil dans la perspective de la salle de restaurant. Elle agence les coussins en guise de dossier sur la banquette et s’installe. Ouvre la carte. Se rend aux verres de vin d’emblée, et parcourt le contenu sobre et simple du menu du soir. D’un œil discret, elle observe en parallèle les jeunes gens. Intriguée par ce qu’elle ne saisit pas encore d’eux.

Ce soir, elle évitera les plats copieux, les pommes de terre sautées au gras d’ici, les magrets ou autre sud-ouesterie. Envie d’une soupe chaude, d’un verre de vin. Elle choisit un saint-mont. Le menu propose une assiette de potage du jour accompagné de jambon cru. Elle commandera des rillettes de saumon sauvage à la place des lamelles de cuisse d’une bête à quatre pattes séchée au sel.

Se demande ce qui la dérange chez eux. Les deux devant elle. Elle prend le temps, observe le duo. Chacun affairé avec son téléphone en un curieux début de dîner en tête-à-tête. Leurs regards rivés à l’écran lumineux. Elle lui parle. Il répond de temps à autre. Les yeux au clavier quand elle adorerait les regarder se déguster en silence.

Elle pense à un regard aimant posé dans le sien. Chaleur intérieure. Elle voit une scène d’yeux qui se parlent, se dévoilent et osent tout. Tremblements de paupières en révélateurs du trouble intérieur. Sans un mot. Les mots insuffisants. Les mots qui auraient été déplacés. Inutiles. Elle repense à ces yeux. Les siens, les siens. Cette danse incroyable d’iris et pupilles livrant une vérité sans fard. Une intensité et une profondeur défaites du masque du langage. Tellement crues, tellement belles. Humaines, tellement plus qu’animales.

Alors, ces deux qu’elle observe, comment se disent-ils sans les mots ? Comment peuvent-ils s’exposer, s’oser, tout envisager ? Œil pour œil. Laissant le regard appeler au-dedans. De temps de fixation en battements de paupières. Avec ce mouvement tremblé du regard qui fixe, droite gauche, chacun des iris. Cherchant à affleurer l’émotion. Lentement. Sensuellement. Comment, depuis leur écran, éprouvent-ils leur moindre parcelle d’humanité ? Leurs infimes lieux à émotion, hors du contrôle marchand.

Mobile à mobile en guise de jeu amoureux. Sms à sms. Service compris sans profondeur de champ. Sans perte du contrôle. Sans aventure émotionnelle. Je te parle, tu me parles. Mon écran, ton écran en guise de lumière à sa déshumanisation forcenée. En protection contre son intelligence créative. En bouclier de sa propre humanité.

Peut-être est-ce ce qui l’agace à l’instant. Cette capacité dans son champ de vision d’un couple de trentenaires passant à côté de la vibration de l’infime. De ce révélateur de l’intime. L’aveuglement au tout techno connectant faussement au monde entier quand la vie des humains est faite du minuscule. De l’indicible. D’un plein de petites choses qui font un chemin de vie. Une trame parfois solide, prompte à conforter, rassurer, renforcer. Donner à penser. Surtout cela : une histoire de vie qui donne à penser.

Parce que c’est en dehors de l’action, de l’urgence et du tout occupationnel que la vie touche enfin. Émeut infiniment. C’est quand rien ne se passe que tout arrive. Du plus simple au plus incroyable. Quand l’esprit est libre de vaquer à ses rêves les plus fous et se révèle capable d’entrevoir, de ressentir, d’éprouver. Alors que l’occupation permanente tire le rideau sur l’imaginaire, l’absence de zone de détournement offre de concevoir, d’écouter l’intuition, de se relier à la morale — celle qui énonce sa conception de la vie et pas celle édictée par les mise à jour opérationnelles et leurs incessantes exigences d’accord contractuel : morale multinationale marchande du chacun pour soi mais tout pour moi. Elle se dit que les connexions tous azimuts souvent pour ne rien dire, rien apprendre et relayer la rumeur, le superficiel, font l’aliénation d’une fausse modernité.

La vie, la sienne, celle de ses proches, celle de son monde idéal. Et pas celle édictée par un marché ayant le profit pour seul intérêt et l’élimination des masses par crétinisation accélérée et auto-éradication pour règle de son jeu de dupes.

Trouver de nouvelles propositions voire même des solutions quand l’esprit ose enfin la critique. Pointe les errances et effleure les issues. Capable de se relier à d’autres qui auront les mêmes inspirations. Ont déjà essayé, analysé, déduit, restitué, ou pas.

Dans cette capacité à faire du vide, à laisser l’esprit vaquer loin de l’invasion fabriquée du tout informationnel, du constamment connecté à la vacuité internationale, mobiliser l’énergie de vivre un bout de vie autrement. Pour aller plus loin. Pour se débarrasser de ce qui était asservissement et tenter de gagner, à cet instant puis dans le temps, une parcelle de liberté. Jusque-là mangée par le consentement à sa propre manipulation.

Tout à leurs jeux de pouces, le regard limité au champ du rayonnement de l’écran, l’absence de leurs yeux émouvants, ces deux-là finissent par lui donner le bourdon. Elle se lève et quitte sa table. La soupe était chaude. Réconfortante même. Son ailleurs sera sans mobile, sans télé, a-écran. La tête dans les livres et les histoires du monde. Là où le sensible émeut et l’aide à comprendre des parcelles d’elle-même. Des fragments du monde.

Un vieil homme et deux chiennes

Le vent souffle sur sa promenade. Elle jubile. En forêt, particulièrement en forêt de résineux, le vent chante comme l’océan en bord de plage. Yeux fermés elle pourrait sentir l’iode. Essuyer ses lunettes de soleil ensuite pour y détacher ce film gras que le souffle de mer n’a de cesse de distiller.

Elle inspire. Expire. Accompagne sa marche de large mouvements d’épaule. Tendues les épaules. Comme le reste d’elle d’ailleurs. Elle a beau s’assouplir dès le réveil avec une salutation au soleil. Elle a beau penser positivement et s’efforcer de vivre dans le cœur. Boire des litres de tisane chaque jour pour drainer hors d’elle tous ses encombrants… C’en est trop. Trop trop trop…

Dans la forêt elle défoule ses contrariétés et étire ses contrevents. Elle suit la piste d’un animal. Monte et tourne. Chemins croisés. Routine forestière de la vie sauvage. Crottes de renard. Cris perçants d’oiseaux dans les frondaisons. Se rêve en vie nocturne — un peu plus tard dans la saison, les nuits sont encore fraîches. Épiant chaque bruit. Craquements de troncs frottés. Bruissements de sabots dans les feuilles. Chouettes. Et tout ce qu’elle ignore de la forêt une fois le soleil couché.

Depuis quelques jours elle se sent l’âme du temps. Tempétueux. Incertain. Changeant. C’est tout elle ces jours-ci. Bourrasques et accalmies. Averses diluviennes et rayons de soleil. Mâchoires soudées et yeux creusés. Du chagrin plein le corps. De la colère en rafale. De l’amour qui déborde de partout. Elle ne contient plus rien. S’en fout absolument.

Elle rejoint le chemin des humains. Crottin de cheval frais. S’imagine là à dos de monture. Pourrait. Devrait même. Elle y repensera. Un jour… ou jamais.

La côte. Elle respire calmement et monte sans difficulté. Souffle long qui accompagne sa grimpe. Au sommet elle vire à gauche. Veut profiter du panorama et de la forêt de pins encore une fois avant de retrouver les essences mêlées.

Dans le sentier, deux chiens aboient. Gros. Un blanc, l’autre noir. Les mêmes. Terre-neuve sans poil ou quelque chose comme ça. Elle se demande ce que ça pourrait être comme modèle de chiens. N’en sait rien. N’a pas vraiment d’attirance pour les chiens. N’a surtout pas voulu être vétérinaire petite. Au lointain un homme. Démarche bancale. Un vieil homme. Casquette sur la tête.

Les chiens approchent tandis que l’homme semble articuler quelque son qu’elle ne capte pas. Ils continuent d’aboyer. Elle n’a pas peur. Vu leur démarche, elle les sent parfaitement inoffensifs. Rien à craindre. Juste des chiens qui aboient par réflexe montrant ainsi à leur maître qu’ils font leur boulot de chien.

— Elles ne sont pas méchantes, lance le vieil homme.

Deux chiennes donc. Des sœurs vraisemblablement. Elles marchent à l’amble, l’arrière-train raidi. Drôle d’allure. L’homme approche.

— Elles ne sont pas méchantes, mais elles sont bien fatiguées.

Elle se demande quel âge ont les vieilles. Comme si l’homme lisait dans ses pensées :

— Quatorze ans… Et, la semaine prochaine, je pense qu’elles partiront. Elles sont trop vieilles maintenant. Et abîmées. Elles n’avancent plus, parfois il faut même que je les porte. Une heure pour faire trois cents mètres l’autre fois… Alors, je vais faire venir le vétérinaire et puis, il partira avec les corps. Parce que… Ma femme voudrait qu’on les enterre à côté de la maison. Mais vous voyez bien, ensuite, à chaque fois qu’elle passera devant…

On dirait Colombo elle se dit. Regard triste de Colombo.Ne comprend jamais mieux les situations que quand sa femme lui dit les choses. Sa femme qui fait l’évidence. Colombo. Vraiment. Et ce vieil homme, de qui parle-t-il vraiment quand il mentionne sa femme ?

Quelle évidence pour ce vieil homme ? Celle de craindre l’absence de deux compagnes chiennes ? De poursuivre ses promenades forestières sans intérêt une fois privé de ses animaux ? De s’avouer qu’après elles, viendront les maîtres ?

— C’est ma femme, vous comprenez…

Les chiennes poursuivent leur descente cahin-caha. Elle salue le vieil homme et poursuit son chemin.

Prend le temps de manger le paysage depuis le sommet. Vision à cent quatre-vingt degrés. Ciel tourmenté sur campagne dessinée de main d’homme. Des champs au cordeau. Quelques routes sinueuses en faux-semblant de nature à l’état sauvage. Des maisons, des fermes surtout. De la vigne. Et un dégradé de verts et de gris, de mauves et de jaunes à perdre l’entendement.

Que c’est beau elle se dit. Que c’est beau et que c’est à préserver elle pense encore. C’est pour ça que je veux vivre, moi. Pour des paysages sublimes. Pour des couleurs qui me font perdre les mots. Des ciels changeants qui disent mon humeur. Pour la beauté d’une nature moins peignée que celle des champs industrialisés. Pour l’humus à préserver.

Plus loin, elle s’arrêtera et s’installera à califourchon sur le tronc du pin tombé il y a plusieurs mois. Là, elle écoutera le ressac dans les branches. Elle grattera l’écorce et emportera avec elle quelques lames de bois. Peut-être, quand elle regardera l’écorce dans son appartement, pourra-t-elle un instant repartir en forêt ? Se régénérer à l’iode des feuilles. Apaiser son tourment en sentant l’humus et le printemps sauvage. Qui sait…

Merci patron !

Francois Ruffin a fondé le journal Fakir. Le temps d’un film, il mue en Robin des bois et livre Merci Patron ! un documentaire jubilatoire.

Amiens, ville dévastée par l’industrie rapace — qu’on pourrait aussi dire sans foi ni autres lois que les siennes — cumule les plans sociaux et les fermetures d’usine. On y œuvrait dans le textile, dans l’industrie du luxe. Bon nombre de femmes et d’hommes étaient les employé-es de sociétés bénéficiaires qui ont malgré tout délocalisé, tout en négociant des plans sociaux radicaux.

Faut-il rappeler que le néolibéralisme et ceux qui y misent se moquent éperdument du maintien de l’emploi dans un bassin. L’avenir des « pauvres gens » importe peu dans un système d’affaires où les tenants du pouvoir économique ont pour « vocation », au cours de leur passage terrestre, de jouir sans entrave qu’importent les retombées au plan collectif, de contribuer le moins possible au collectif qui sert leurs intérêts, afin de faire fructifier la fortune familiale pour léguer à la génération suivante un patrimoine augmenté. Il ne sera pas dit que cet héritier-là aura laissé le magot se déprécier. Que ses activités aient ruiné des humains et la planète qu’ils partagent… dégâts collatéraux, pertes et profits, il existe des mots pour qualifier ces — incontournables — maux.

Francois Rufin s’intéresse aux entreprises délocalisées de Bernard Arnault, au moment où celui-ci pense se faire citoyen belge : une histoire d’imposition moindre dont l’homme le plus riche de France aimerait bien bénéficier. Car la France, c’est bien connu, avec ses conditions sociales et sa répartition par péréquation, mène les plus riches à la ruine. La France avec ses routes dont chacun bénéficie, sa sécurité sociale qui sert aux malades — aux malades du travail aussi ! Bref, la France, on l’aime ou on la quitte… Celles et ceux qui préfèrent payer moins d’impôts, quitte à pousser le pays à s’enfoncer dans la crise et à faire reposer sur les classes pauvres et moyennes le financement du budget de l’état, sont donc tentés de quitter. Pourtant, et c’est assez paradoxal, personne n’a jamais entendu parler d’un patron fortuné qui aurait refusé les aides de l’État — payées par les impôts dont les riches s’exonèrent en détournant les fortunes faites à bon compte sur le dos des salariés. Un patron qui, estimant avoir déjà reçu sa part via le détournement de ses fonds privés vers les paradis fiscaux, dirait non aux vertus de l’impôt collectif pour sa société privée.

Pas de morale ? Pas d’autre morale dans le business que celui de l’augmentation de la marge de profit. Que les travailleuses et travailleurs d’un pays aient contribué, par leur force de travail, à accroître la fortune du patron, c’est bien normal ! Leur rendre des comptes ou partager les dividendes, voilà qui est impensable dans la doxa des tout-pour-moi-parce-que je-le-vaux-bien. Et puis, si les pauvres ne sont pas contents, qu’ils comprennent la dure réalité et les problèmes de leur patron. Un pour tous et tous pour moi, ça n’est pas si compliqué !

Bref. Amiens est ravagée et les anciens de la couture avec. Alors Ruffin propose aux délaissés du grand capital de devenir actionnaires du groupe LVMH afin de participer aux assemblées et de faire entendre leur voix. Il suffit de détenir un titre. Las, lors de leur venue à l’assemblée, les laissés pour compte sont relégués dans une salle annexe où Bernard Arnault leur rendra pas visite par écran et vidéo interposés. Les petits porteurs n’ont même pas la faveur du gros calibre, c’est dire le respect qu’on leur porte.

Merci Patron ! poursuit son chemin avec l’histoire d’une famille qui a accumulé les dettes depuis que mari et femme ont été licenciés d’une entreprise rachetée par Arnault. Leur maison est menacée de saisie. Ils n’en peuvent plus, mangent un repas sur deux, aimeraient un travail mais dans une ville ravagée… la situation est critique.

Ruffin leur propose d’écrire un courrier à l’ancien patron. Un courrier sincère, qui présente leur situation, l’enfer d’une vie sans argent depuis qu’ils ont été virés et que les indemnités de chômage ont laissé place aux minimas sociaux. Commence une succession rocambolesque de tractations entre le chef de sécurité d’Arnault, tandis que Ruffin et son équipe ont installé micros et caméras dissimulés pour tracer les épisodes. Le patron est d’accord pour leur donner 40 000 €, à condition, cela va de soi, qu’ils n’ébruitent pas la situation. Il ne manquerait plus que l’ensemble des personnes licenciées et mises à mal dans leur quotidien demandent des comptes au patron fortuné ! Les licenciés signent un accord de confidentialité, touchent l’argent et respirent enfin.

C’est drôle et caustique. Un brin vengeur et très espiègle.

Le reste est dans le documentaire, parfaitement mené vers une sortie de crise la tête haute. Où l’on verra que, finalement, au royaume de l’argent sans compter, bien est pris qui croyait prendre.

Lettre à un paysan sur le vaste merdier qu’est devenue l’agriculture

Fabrice Nicolino enquête, publie, enquête, publie… L’écologie est son terrain de prédilection et son regard aiguisé le place parmi celles et ceux qui ne s’en laissent pas conter.

Dans Lettre à un paysan sur le vaste merdier qu’est devenue l’agriculture, l’auteur s’adresse à Raymond, paysan fictif, pour lui raconter le merdier dans lequel politique et industrie ont conduit l’agriculture paysanne. De la motorisation agricole au fordisme, de la guerre de conquête à celle de l’économie, Nicolino pointe les responsables, en France et au-delà, afin de dénoncer le système à l’œuvre et de donner à comprendre le pourquoi des choses.

Après guerre, la folie du profit gagne la vieille Europe dévastée et affamée. Celle de la rentabilité aussi. Et le modèle américain envahit tous les fantasmes. La France qui comptait 860 tracteurs en 1945, en dénombre 93 600 en 1958. C’est dire…

L’État met en place le remembrement : des parcelles sont rassemblées et redistribuées pour être plus faciles à exploiter, les paysans n’ont pas leur mot à dire. Les haies sont abattues et la biodiversité paie le prix fort. [NdA : dans les campagnes tarnaises, on parle encore du remembrement et des conflits entre familles qu’il a laissés dans les coteaux.]

« En 1962, le livre de Rachel Carson, Un printemps silencieux, a pour la première fois nettement mis en cause les pesticides, au premier rang desquels le miraculeux DDT. Pis, certains chercheurs relaient ces calomnies, et un congrès scientifique qui s’est tenu en mars 1969 à Stockholm a ouvertement présenté le DDT comme un violent toxique. »

Très vite, le discours et les préconisations sont aux mains des technocrates qui sont, eux les initiés. Ils savent, le peuple peut se taire, il ne sait pas, lui. Et le paysan pas plus qui écoute, fidèle, son représentant de la chambre d’agriculture. Avec un bon endettement en début de carrière pour ses investissements dans la terre, le matériel dernier cri, et tout ce qui peut aider au développement de son activité, il n’a rapidement d’autre choix que de subir une politique agricole pour laquelle son avis importe peu. Les syndicats le représentent dans les négociations et l’on sait bien que le plus gros d’entre eux, la FNSEA, a une vision très industrielle de la vie agricole.

Vient le temps joyeux où les animaux domestiqués sont asservis. L’INRA place des hublots dans le flanc des vaches : c’est bien commode pour prélever à heure donnée le rumen qui s’y trouve. Analyser, décortiquer, prévoir, raccourcir la digestion pour plus de lait… Voilà de beaux projets dans lesquels verse sans ciller la recherche française. [Plus sur le sujet chez wikipedia.]

Au nom du profit, l’élevage se fait en batteries ignobles. Les animaux y sont malmenés et mal nourris. Les espèces végétales sont sélectionnées, hybridées, croisées. Tout y perd en qualité. Le progrès qu’ils disaient, le progrès…

« Enivrés d’Amérique, des commandos français venus de l’INRA, de la recherche, de la haute administration, du « syndicalisme » paysan officiel sautent à pieds joints sur les campagnes, fusillent sans jugement quelques millions de paysans attardés dans un monde condamné, enferment à triple tour veaux, vaches et cochons, inondent les champs de nouvelles molécules chimiques, et finissent la journée en se tapant dans le dos de contentement. »

L’aveuglement permanent des politiques face au miroir du « progrès », les jeux de pouvoirs et de connivences font l’omerta sur la barbarie et la dangerosité des méthodes agricoles. La Terre et les espèces qui la peuplent sont douloureusement polluées. Au motif de réduire la faim dans le monde, l’agriculture se pare de beaux atours cachant que son objectif est principalement financier quand il s’agit de boursicoter sur les céréales, de convertir les champs en pétrole ou en plastique…

« L’américain Lester Brown, l’un des meilleurs [agronomes], déclare que la production alimentaire mondiale connaît une stagnation, qui annonce de terribles baisses. Entre autres pour quatre raisons principales : épuisement des sols, baisse des nappes phréatiques, consommation croissante de viande — qui immobilise des terres à céréales —, dérèglement climatique. Le monde va vers la famine, la famine de masse, malgré et en partie à cause de la FAO. »

Alors que la Chine doit nourrir 19 % de la population mondiale avec 7 % des terres cultivables, la question de l’accaparement des terres agricoles devient plus que sérieuse. Celle de la consommation de viande aussi.

Le système agricole, comme l’ensemble du modèle économique néolibéral, fonctionne pour des enjeux financiers oligarchiques et se nourrit de corruption. A-t-il jamais été sérieusement question de réduire la famine dans le monde ? Pourtant, comme le démontre l’agroécologie, la production alimentaire mondiale pourrait doubler en dix ans. Ses méthodes sont plus efficaces que celles de l’agroindustrie. Elle n’utilise aucun produit de synthèse.

Alors, rien de plus simple pour parvenir à de telles fins, que de rendre les paysans aux campagnes qui ont commencé à s’en voir priver dès le Moyen-Âge. [Le capitalisme naissant a conduit à vider les zones rurales pour remplir les ateliers, puis les usines, en ville. On dit qu’il y a aujourd’hui autant de chômeurs en France qu’il manque de paysans à la terre.]

Qu’on ne s’y trompe pas, Nicolino n’écrit pas un pamphlet contre Monsanto, contre la FAO ou Xavier Beulin, le président de la FNSEA, bien que chacun en prenne pour son grade. Le propos est sévère, documenté, référencé. Il a vocation à alerter, car le temps presse et si rien n’est fait dans les instances dirigeantes, nous avons tout intérêt à nous organiser avant qu’il ne soit trop tard.

Trop tard, c’est maintenant !

Écrire, on en parle ?

Entretien avec Bérengère Basset, radio Albigès, autour du tutorat à l’écriture qui m’a permis d’accompagner Lucie J., lauréate du prix d’écriture Claude-Nougaro 2015.

Le montage vidéo sur l’émission de radio est réalisé par Lucie.

Caliban et la sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive

L’histoire, telle qu’elle est enseignée, nous apprend rarement qu’au Moyen Âge les femmes exerçaient les mêmes métiers que les hommes : elles étaient artisanes, avaient leur place dans les corporations. Paysannes, elles produisaient dans les communs une agriculture vivrière. Elles étaient guérisseuses, accouchaient les parturientes et faisaient aussi « passer » les grossesses non désirées. Elles disposaient d’un savoir ancestral transmis de génération en génération. L’histoire omet aussi de rappeler que les paysans d’alors vivaient en lien avec la Nature, instance supérieure à laquelle ils devaient respect et bienveillance.

La chasse aux sorcières qui débute alors et persécute les femmes durant deux siècles est historiée comme une période de superstition collective née dans l’Église qui, jetant son dévolu sur les femmes, brûle les impies. Pas si simple.

Analyser et comprendre l’histoire capitaliste
L’historienne et féministe Silvia Federici enquête longuement dans une vaste documentation très peu étudiée, avant de poser un tout autre postulat. Elle veut tracer les racines de l’exploitation des femmes dans la société capitaliste et le moment où leur subordination aux hommes est instaurée. Comprendre ce à quoi nous nous confrontons pour trouver des stratégies de lutte et faire en sorte que l’histoire de l’oppression des femmes arrête de se répéter.

À la théorie marxiste qui affirme l’accumulation primitive en tant que précurseure du capitalisme, Silvia Federici pose ladite accumulation comme caractéristique fondamentale d’un système nécessitant un apport permanent de capital exproprié. C’est à l’aune de cette hypothèse qu’elle remonte l’histoire, interpelée par la différence de statut des femmes dans la société féodale du Moyen Âge et celui qui leur est imposé dans les siècles qui s’ensuivent.

Au Moyen Âge, un peuple en lutte
Les 13e et 14e siècles sont pour l’historienne des temps de découverte politique forts. Les fabliaux rapportent des portraits de femmes combattives, exprimant leurs désirs, à mille lieues de l’iconographie suivante de femmes faibles, discrètes et soumises à l’autorité paternelle puis maritale.

Au Moyen Âge se développe le principe d’une société monétaire tournée vers le commerce et l’exportation de denrées. Dans une société rurale, agricole, dont les terres sont cultivées par la communauté — femmes et hommes dans les communs — le peuple est en lien et en lutte : refus de la taxation, de la mise à disposition des denrées…

À la fin du 14e siècle, la peste noire a mis à mal le pays qui connaît de sévères périodes de famine. Le poids des travaux forcés par les seigneurs diminue, les paysans reprennent du pouvoir. Cette période correspond aux débuts de l’hérésie sociale, fabriquée pour contrer les oppositions et assouvir le peuple revendicateur. Vaudois, Cathares…, celles et ceux qui critiquent le pouvoir religieux et monarchique, qui aspirent à une vie différente, autrement que par l’accumulation des richesses, qui refusent de se reproduire pour contrer le besoin d’une main-d’œuvre exploitée au profit des puissants, celles et ceux-là paieront le prix fort pour leur opposition, les femmes en particulier. Le pouvoir dénonce ces sectes, évoque des personnes envoûtées, des sorcières responsables : une période d’éradication peut commencer.

Deux siècles d’oppression féminine
La chasse aux sorcières durera deux siècles. Des milliers de femmes sont accusées d’infanticide, de sexualité avec le diable ou de sexualité libre, elles sont sorcières, jettent des sortilèges… Ces femmes sont torturées — on transperce leur corps de grandes aiguilles pour y trouver la marque du diable, elles sont encagées et longuement immergées dans les rivières — puis brulées vives en place publique… Avant d’expier, elles doivent dénoncer une sorcière de leur connaissance à laquelle le même sort sera réservé.

Des résistances isolées — un mari, un frère, un père — et le cas d’école de tout un village basque, Zugarramurdi.

Pour Silvia Federici, cette période marque le moment où la classe dominante se procure, à l’extérieur, les moyens de développer sa richesse et de réprimer les luttes. Les savoirs ancestraux doivent êtres dénigrés : l’État officialise une connaissance qui se théorise, s’étudie, s’écrit. Les femmes qui soignaient doivent être réprimées au profit des pratiques des médecins et de la science officielle qui se déploient. Les croyances impies en les signes de la nature doivent être méprisées, rendues dangereuses : la croyance culpabilisante et asservissante de la religion prend le pas sur l’animisme et les croyances naturalistes.

En parallèle de ces chasses, les vagabond-es, les mendiant-es et les insoumis-es sont malmené-es. Le peuple doit être convaincu que le travail salarié est le seul moyen de subsistance qui vaille. Le régime communautaire, la solidarité et la charité du village sont détruites. L’esclavagisme de déploie.

La correspondance entre la période d’accusation de sorcellerie et de changement social ne fait aucun doute pour la chercheuse.

L’État avilit pour mieux contrôler
Le capitalisme débute au 16e siècle. Dans sa volonté de contrôle, l’État chasse les paysans vers les ateliers, les fabriques puis les usines, et s’arroge les terres. Il met la main sur le corps des femmes réputé « dangereux », inconnu, indomptable, par des années de persécution. Porteur de la main-d’œuvre nécessaire à l’accroissement du travail donc du capital, la maternité est mise au service de la collectivité. « Par amour », une femme se dévoue pour mari et progéniture, ce qui est beaucoup plus rentable que de reconnaître l’exigence et les risques de l’enfantement, de l’éducation, et de les rétribuer à leur juste valeur.

La littérature des Lumières pose la femme comme ontologiquement mauvaise, sans raison, menée par ses pulsions. Il s’agit de la tenir hors du contrat social pour mieux la subordonner aux hommes, à leur autorité comme à leur violence, et à travers eux, soumettre la femme à l’autorité de l’État.

La relation patriarcale est indispensable au capitalisme : elle assure le contrôle des femmes, donc des naissances, c’est-à-dire d’une main-d’œuvre renouvelée. Saper les femmes et leur travail maternel, c’est renoncer à valoriser ledit travail. C’est aussi s’arroger, d’autorité, le corps des femmes.

Imposer de nouvelles normes
Systématiquement déployée à travers le monde, de l’Occident aux colonies, cette répression est venue des classes dominantes. Les interventions violentes et longuement répétées dans la vie sociale ont eu pour conséquence d’imposer de nouvelles normes de discipline sociale.

Au 17e siècle, en Occident, la classe dominante a suffisamment renforcé son pouvoir pour pouvoir relâcher la bride : la chasse aux sorcières peut s’amoindrir.

Les femmes en ont été les douloureuses victimes qui peinent, aujourd’hui encore, à prendre leur place dans la société. Et les États ont, depuis, acquis des outils de division sociale d’une redoutable efficacité.

Caliban et la sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive est publié aux éditions Entremonde.

Opter pour le baume

— nouvelle —

Fin de semaine. Lassitude. Sentiment qu’elle use les rames pour tenter en vain d’avancer. Reculades. Échecs. Essais infructueux. Sentiment de l’injustice qui la tend depuis l’enfance. Née du mauvais côté comme une excuse aux jours de fond du puits. Les jours où elle se demande à quoi bon tenir encore. Résister. Avancer un peu plus. Une fois encore. Les jours où la vitesse d’un train la fascine quand elle imagine son passage sur son corps.

Et l’énergie que cela coûte ce combat permanent. L’énergie qui la fuit. L’énergie qu’elle peine tant à mobiliser pour faire avec, faire semblant, faire ce qui est à faire.

Sentiment criant qu’il en est autrement pour tant d’autres. Pour la majorité aux commandes. Ceux qui se pensent au-dessus. Ne font place à personne. Utilisent et piétinent. Prennent des décisions dangereuses pour d’autres.

Combien comme elles dans ce monde ? Combien qui, siècles après siècles, s’essoufflent dans des parcours de femmes grevés, jonchés de tessons, toujours plus exigés que ceux d’autres. Combien à la parole déniée. Aux douleurs mal qualifiées. Jugées, discréditées.

À quoi bon. À quoi bon tenir, soutenir, maintenir. À quoi bon hors de l’eau quand sans cesse tout y ramène. Replonge. Enfonce. Annule.

Elle regarde le monde et les incessants combats qu’il impose. Éviter la violence qui menace de s’abattre sur celles de son genre. Se faire une place et tenter la préserver. Lutter contre la mise au rebut. Parce qu’elle fait partie des “autres”. Celles qu’on préfère cacher. Ignorer. Mépriser. Celles dont les aspirations et la puissance effraie. Depuis que les hommes ont verrouillé le pouvoir, celles qui constituent le deuxième sexe. Pourtant la moitié des êtres humains.

Et puis, se protéger de la pluie d’ondes qui n’a de cesse de s’abattre sur elle. La malmène. Fatiguée de construire une réalité compréhensible qui sera niée, foulée, dès que le management en aura décidé. Prendre la porte et chercher la prochaine issue. Sans un mot sans un sou puisque la loi le prévoit dorénavant.

Ciel au gris constant. Déploiement dans son quartier des nouveaux compteurs électriques dont on dit tout le mal. Elle a lu de nombreux articles. L’électroménager qui tombe en panne sans prévenir. Les risques d’incendie. L’augmentation systématique de la facture. L’impossibilité pour les usagers de contrôler quoi que ce soit. Et les ondes que ces machines déploient constamment. Des ondes perturbantes pour les organismes vivants. Elle. Ses voisins. Mais aussi les oiseaux, les insectes, les bêtes de son quartier.

Comment tiendra-t-elle ? Comment dormira-t-elle avec des câbles électriques dans les murs de sa tête de lit constamment chargés du poison qui a déjà ralenti sa vie ? Des ondes déployées autour d’elle. Chez elle. Le jour, la nuit. À cause du compteur. Et dans le voisinage. Les ondes du voisinage chez elle.

Comment faire avec ça dans sa vie ? Cette sensibilité qu’elle a développée comme un handicap dorénavant. Qui la tient le plus loin possible des ondes de téléphonie, des antennes relais. Et la suspicion au travail quand elle a dit le mal qui la mine. Les pertes d’équilibre et les méfaits dans son corps. Regards apitoyés de certain-es, téléphone en main…Déménager encore une fois. Affronter les sociétés de gros bras méprisants qui malmènent les affaires et les cartons d’une femme seule. Elle l’a suffisamment vécu et entendu autour d’elle pour comprendre que c’est la loi d’un genre. Mais avant, chercher et trouver un logement loin des ondes, sans ledit compteur qui plombe les quartiers nouvellement équipés. Cela demeurera-t-il possible ? Ou est-ce une illusion de plus que les choses peuvent évoluer sans la technologie pathogène de l’hyper connexion. On parle dorénavant de chaussures connectées, qui se lacent seules à grands renforts d’ondes. Qu’arrivera-t-il quand elle croisera ces pieds-là ?

Lasse du combat. D’un monde qui lui refuse une place. Qui joue contre elle et déploie une cynique créativité pour l’empêcher d’accéder à la sérénité. Ondes ou pas, elle joue en deuxième catégorie et s’épuise. En vain.

Elle lève les yeux vers son regard en miroir. Soupire. Tend le bras vers la porte du placard. Lentement ouvre. Soupire. Croisement de ses yeux à nouveau. Le regard droit dans ses iris verts, elle réfléchit. Jauge. Questionne silencieusement.

Elle prend la décision de poursuivre la vie. Au moins jusqu’à demain. Pas de train aujourd’hui.

Elle bascule de ses doigts un flacon d’huile à l’arnica. Besoin de ça. De cette douceur sur sa peau. De cette odeur qui la tient debout. L’aide dans les temps bleus corps et âme. S’instille en elle et baume sa tristesse. La protège de son sentiment d’usure.

Elle ouvre le flacon, l’approche de ses narines, inspire.

L’intestin au secours du cerveau

Avec une branche de brocoli en couverture rappelant la forme du cerveau, l’ouvrage du Dr David Perlmutter démontre l’importance du microbiote — la fameuse flore intestinale —, dans le processus de vie, et particulièrement en soutien au cerveau. L’auteur est neurologue, il synthétise de nombreux résultats d’études et d’analyses au service de sa démonstration : L’Intestin au secours du cerveau.

Les choses sont relativement simples : si le microbiote est suffisamment riche des différents types de bactéries qu’il est supposé contenir, tout va au mieux dans l’organisme. Les échanges se font de façon sobre, le corps et l’esprit coopèrent et sont de bons compagnons.

« Il apparaît maintenant indéniable que [les] organismes intestinaux participent à une grande variété de réactions physiologiques, notamment au fonctionnement du système immunitaire, à la détoxication, à l’inflammation, à la production de neurotransmetteurs et de vitamines, à l’absorption des nutriments, à la sensation de faim ou de satiété et à l’utilisation des sucres et des graisses. (…) Le microbiote agit sur notre humeur, notre libido, notre métabolisme, notre immunité, et même sur notre perception du monde et la clarté de nos pensées. »

C’est à la naissance que l’enfant « reçoit » son microbiote. Son passage par le vagin de sa mère le met en contact avec la flore qui s’y trouve et l’ensemence. De fait, les enfants nés par césarienne disposent d’un tout autre type de micro-organismes après la naissance, ce qui peut, dans certains cas, se révéler problématique. — J’imagine déjà quelque enfants ingrats qui, un jour, pourraient être tentés de mettre leur mère en procès pour leur avoir transmis une flore plus ou moins pathogène…

Dans l’intestin de l’être humain les choses se gâtent dès lors que certaines bactéries essentielles manquent ou se trouvent en surnombre. Traitements antibiotiques à répétition, pilule contraceptive, mauvaise qualité de l’alimentation, eau du robinet très chlorée qui ruine le microbiote, stress… les facteurs d’endommagement de la flore sont multiples qui créent de l’inflammation, acidifient l’intestin et rendent sa paroi poreuse. Lieu privilégié des bactéries intestinales, le système digestif laisse alors passer dans le reste du corps des bactéries qui n’ont pas à s’y trouver. Réactions de défense immunitaire — l’organisme se sent agressé par les intruses — et productions en chaîne qui peuvent aller de la maladie cœliaque à la maladie auto-immune sévère, mais aussi se manifester par des pathologies mentales, parmi lesquelles la dépression, les troubles de l’attention, l’hyperactivité, l’autisme, la maladie d’Alzheimer dont les personnes atteintes sont de plus en plus nombreuses.

« Au lieu d’accorder une grande importance (et des fonds considérables) à l’élaboration de traitements contre la maladie d’Alzheimer (ou contre toute autre maladie dégénérative), nous devons former les gens à privilégier la prévention. (…) Les réalités économiques et les marchés financiers constituent malheureusement de sérieux obstacles à surmonter. Il existe peu de possibilités, voire aucune, de commercialiser les interventions non protégées par des droits de propriété intellectuelle que représentent l’alimentation et l’activité physique, bien connues, parmi d’autres stratégies liées au mode de vie, pour leur action sur la dégénérescence du cerveau et, à l’inverse, sur sa protection. »

En termes de santé publique, nous voilà devant deux problèmes majeurs : développer la prévention par l’alimentation, c’est-à-dire apprendre à se nourrir correctement, n’intéresse pas plus l’industrie que la finance. Quand la maladie rapporte énormément d’argent et en mobilise pour la recherche, stimulant ainsi des secteurs économiques, une bonne hygiène de vie fera à priori moins de malades, donc moins de business, donc moins d’argent. Autre problème d’importance : l’auteur note, avec d’autres, notamment les chercheurs américains qui publient une étude sur le sujet en décembre 2013, que la courbe d’utilisation toujours plus intense de glyphosate dans la culture intensive de blé, va de pair avec l’augmentation constante des maladies cœliaques. Coïncidence ? Certainement pas. Le blé hybridé en laboratoire peut produire plus de 23 000 protéines qui ne manquent pas de déclencher une réponse inflammatoire lorsqu’elles circulent dans le système digestif. Le blé issu de l’agriculture intensive est à lui seul — et ses pesticides — responsable de l’accroissement de l’intolérance au gluten, mais aussi de bon nombre de maladies dégénératives.
En France, alors que l’État en appelle à la diminution de l’utilisation d’intrants dans l’agriculture intensive, le contraire est confirmé chaque année : de plus en plus de produits toxiques sont déversés dans la terre et dans l’air, ce qui, tout en étant massivement subventionné par l’État, mine nos organismes et rend l’ensemble de la population française fragile. Qui s’étonnera ensuite que les Francais-es battent les records de consommations d’anxiolytiques ? À cause délétère, conséquence similaire.

Sur le sujet du soin au microbiote pathogène, le Dr Perlmutter évoque le réensemencement par les pré et probiotiques, mais aussi la transplantation de matières fécales saines comme solution en cours de développement. — De là à monnayer ses saines déjections…

La santé physique et mentale passe par l’assiette. Manger des produits de qualité, de saison et de territoire est le préalable à un bon équilibre. Beaucoup de légumes et de fruits, moins de viande mais de la bonne, de celle d’animaux qui connaissent l’herbe, ajouter de l’huile végétale vierge à ses plats, privilégier les repas composés de peu voire pas de produits transformés… Pratiquer un sport, la méditation, le yoga… — faire l’amour — aide à oxygéner l’organisme qui a besoin d’être aéré pour assumer sereinement ses fonctions. Et, plus que tout, cela entretient le cerveau, chef d’orchestre de l’organisme et de ses fonctions, comme de ses humeurs, de la vie des cellules qui, sous l’effet des toxiques, dégénèrent et se conduisent de façon pathogène.

« Les subtilités du microbiome intestinal sont quasi inimaginables. Il évolue et répond en permanence aux modifications de notre environnement – l’air que nous respirons, les personnes que nous touchons, les médicaments que nous prenons, la saleté et les microbes que nous rencontrons, les produits que nous consommons et même les pensées que nous avons. L’alimentation apporte des informations à notre organisme ; de la même façon, nos bactéries intestinales interagissent avec notre ADN, notre fonctionnement et, à terme, notre longévité. »

L’Intestin au secours du cerveau est publié aux éditions Marabout. L’ouvrage est passionnant, accessible en termes techniques, et particulièrement édifiant.