Cla-ri-fier

Vingt-trois degrés et demi. Elle prend la route sous ce panneau météo affiché dans sa voiture bourrée d’électronique. Sa voiture qui sait tout, tout le temps : où elle se trouve, quel jour on est, le temps qu’il fait, la lumière extérieure pour allumer les phares au besoin, la quantité de pluie qui tombe pour balayer le pare-brise à la juste mesure…

Avec un tel engin, elle n’a même plus le luxe de se perdre tout à fait. Elle adorait ça, pourtant, se perdre. Oser une voie à un croisement et voir venir, laisser le paysage défiler, être surprise par ce qui surviendra au fil d’un décor nouveau. L’imprévu des chemins de traverse, les endroits inconnus où jamais encore elle n’était passée. Elle adorait ça, cet égarement de peu de risque. Ce jeu vers l’étranger, au-delà des passages obligés. Loin des voies toutes tracées par les connivences entre dessinateurs de cartes routières et usages locaux, sociétés autoroutières et calculateurs d’itinéraires.

Garder l’écran tactile éteint : voilà la solution pour errer à sa guise, à son rythme, sans être tracée à chaque instant et, partant, traçable par satellite.

À travers le verre légèrement teinté du pare-brise, elle observe le ciel dégagé, quoique tendant vers le gris. Ciel dégagé gris… Elle se dit qu’un truc ne va pas dans sa formulation. Ciel dégagé gris… contradictoire la tentative de description, non ?

Pas les mots… Mal les mots… Bizarres les mots ce matin…

Elle prend la route pour se rendre chez le dentiste. Elle sait ce qui l’attend et se demande si mal les mots du matin signifie stress à bord. Cerveau inquiet, corps aux aguets. La roulette en arrière-plan de ses pensées. La crispation à la mâchoire inférieure… Le stress, déjà ? Elle a à peine roulé pourtant. Là, sa voiture est bien incapable de lui dire son niveau de tension matinale.

Elle sourit en se rappelant qu’elle a désactivé les capteurs à pression du volant, parce qu’elle n’a pas envie qu’on lui rappelle de le tenir à deux mains, de s’arrêter prendre un café si elle relâchait sa tenue. Le vendeur de voiture pensait en faire un argument de sécurité convaincant. À son grand dam, elle s’en est moqué. Elle ne boit pas de café.

Elle se dit que ça va bien se passer ce matin. Une molaire à arranger. Lui, le geste sûr, obsessionnel du soin sans douleur, attentif et attentionné. Elle aimerait bien un homme comme ça dans sa vie. Pas un dentiste, non, un homme attentif et attentionné. Un délicat. Qui porte une véritable attention à l’autre, ami-e ou partenaire. Pas du genre bulldozer qu’elle a si souvent croisé au fil de ses rencontres, professionnelles ou amoureuses.

Tellement d’hommes engoncés dans leurs costumes, mangés par leur difficulté d’être sans masque, sans enjeux de conquête, de prise de pouvoir ou d’efficacité. Dans l’intimité, tant d’hommes qui oublient la préciosité de ces moments rares où l’autre est si près de sa vérité, défenses et déguisements sociaux défaits. L’autre dévoilé-e, offert-e, à nu. Fragile. Enfin, si fragile.

Elle se dit que ça ne doit pas être facile d’être un homme. Pas simple non plus d’être une femme mais ça, elle connaît. Complexe au regard des injonctions sociétales, de se vivre en quête de soi, de son authenticité. Être un homme sensible, délicat, réfléchi, cultivé… quand il s’agit, par ailleurs, d’être musclé, efficace au plan professionnel et amoureux, inscrit dans une case à cocher. De l’art de la contorsion…

Quelle connerie l’efficacité amoureuse ! Des hommes dopés au porno qui ne savent même plus aborder le corps de l’autre. Aller à la rencontre du grain de peau, avec candeur et gourmandise. Écouter les vibrations de la chair. Chercher à comprendre son rythme, sa patte. Mettre en mots leur désir, leurs envies. Jouer. Tout simplement jouer, donner et prendre, se repaître. Hommes piégés dans leur invulnérabilité factice se ruant sur leur partenaire. Conquérants de pacotille singeant des représentations jamais questionnées.

Jamais le Kama Sutra pour sa philosophie ? Jamais le Tao de l’art d’aimer ? Et dire que l’industrie porno pense avec intérêt aux applications de la réalité virtuelle… Pas gagné l’amour 2.0 aux pays des oxymores.

À travers son téléphone mobile connecté en bluetooth, elle cherche Lenny Kravitz, I Belong to You. Elle veut cette basse, fort dans son ventre. Elle veut la voix sensuelle. Le refrain aux paroles basiques. « I belong to you, and you, you belong to me too… »

Où sont les hommes ? Étrange heure du bilan dans sa voiture…

Elle fréquente des femmes, en nombre. Des femmes multiples, passionnantes et passionnées par leur parcours. Les errances de leurs vies et les défis qu’elles y relèvent. Des femmes drôles, qui partagent volontiers leurs questionnements. Leurs inquiétudes aussi. Sororité à l’œuvre. Des femmes créatrices. Qui osent et s’essaient. Autrement que pour être reconnues, d’emblée. Qui osent pour elles. Le reste si besoin.

Dans ce cénacle de femmes, quelques-unes en couple avec un homme, une femme. Des hommes, des femmes parfois. En amour, tout est possible. Mais les hommes seuls… ils sont où les hommes seuls ? Les hommes qui, comme elle, cherchent leur partenaire de jeu.

Cherche-t-elle vraiment ? Pas certaine. Elle se dit ça, ce matin. Alors qu’elle est en route vers chez le dentiste, elle se dit qu’il serait peut-être temps pour elle d’investir sa quête. D’arrêter de la penser et de la vivre. De cesse de tergiverser et de préciser ses attentes. Bégonia lui a dit la même chose récemment : quels sont tes objectifs ? Tu dois clarifier parce que sinon, tu vas continuer de rencontrer des hommes impossibles. Des bras cassés. Avec lesquels tu ne peux rien faire, rien envisager. Des petits garçons qui cherchent maman. Des hommes rongés de complexes qui surjouent… et pannent. Des hommes experts en rapidité d’exécution quand toi tu es tendance diesel. Des hommes qui te projettent en maîtresse SM quand tu es incapable de ça ! Qu’est-ce que tu veux ? Tu le sais ce que tu veux ?

Cla-ri-fier, tu comprends ? Si tu veux un amant, tu veux un amant. Mais tant que tu ne te le seras pas dit, ça ne pourra pas se passer. Si tu veux un mari, c’est pareil. Tu veux que je te coache… Tu veux ?

Finalement oui, elle va dire oui au coaching clarification de projet de Bégonia. Dès son retour de chez le dentiste, elle passera chez elle pour cla-ri-fier. C’est le moment.

Elle ne dira rien à sa voiture qui, une fois n’est pas coutume, ne pourra rien pour elle sur cette voie-là.

Festival de La Fouillade

La Fouillade

Les 23 et 24 juillet, je suis invitée au festival Livres BD jeunesse de La Fouillade, près de Najac. Cette année, la rencontre fête ses 19 ans.

Rendez-vous samedi et dimanche pour deux jours en livres, de 10 h à 18 h.

En plus, la campagne est belle dans cet Aveyron-là !

Thé vert nature

— Non Madame, le thé vert nature ça n’existe pas !

Il la regarde, sûr de son propos, debout dans la travée de « sa » terrasse. Sur le boulevard, allées et venues de voitures dont le bruit est couvert par les jets d’eau du bassin à proximité. Plateau sur main gauche, main droite fichée à la ceinture.

— M’enfin Monsieur, avant d’être parfumé au jasmin, votre thé vert il était nature ! Renseignez-vous !

Palpitation au coin de l’œil d’un serveur soudain menacé dans son édifice.

Elle, assise dans un fauteuil rotin à l’ombre des grands parasols, ne lâchera pas. Il est écrit salon de thé sur la vitrine de la brasserie, il n’a qu’à apprendre son métier celui-là au lieu de poser ses assertions crânement. Elle déteste les hommes qui tentent de faire la leçon quand ils sont pris en défaut.

Quel toupet elle se dit. Quelle arrogance aussi et tentative de position dominante.

Puisqu’il n’y pas de thé vert nature dans ce salon de thé curieusement renseigné, elle se contentera du thé vert au jasmin proposé en guise de change à sa demande. Le serveur se rend à son autre clientèle.

Elle ouvre le sachet, extrait la mousseline, la porte à son nez, inspire son parfum. Elle glisse le sachet dans la théière de porcelaine blanche.

Milieu d’après-midi, journée ensoleillée de premier jour d’été, l’air est sec, le soleil haut dans le ciel.

— Soixante-quatorze références Madame.

Elle sort de sa rêverie en pensant aussitôt à la Haute-Savoie, département 74. Interpelée par le visage tout sourire aux dents épaisses se chevauchant en un étrange chantier, elle plisse les yeux sur un homme penché vers elle. Un rien obséquieux.

— Pardon ? elle dit, ne comprenant qui lui parle ici de Haute-Savoie.

— Soixante-quatorze références de thé, mais vous comprendrez que je ne peux pas tout avoir…

— Certainement Monsieur, mais quel dommage, toutefois, de n’avoir aucun thé vert nature.

— Je suis les goûts et la demande de ma clientèle Madame.

D’une phrase il a tout dit elle se dit. Ses goûts à elle ne figurent pas dans son catalogue à lui. Et, de fait, elle ne fait pas partie de sa clientèle. À lui.

Après les deux cent cinquante kilomètres qu’elle vient de parcourir, la pièce de deux euros glissée dans l’horodateur pour suivre la règle qui impose l’accès payant à de nombreux centre-ville, elle trouve que sa pause a soudain quelque chose de surfait. Une halte à l’impossible apaisement, un arrêt sans la détente attendue. Il y a des villes comme ça elle se dit. Une ville comme celle-ci qu’elle connaissait déjà pour y avoir manifesté contre un projet de forage de gaz de schiste. Une ville où, dorénavant, elle sait quel endroit éviter à l’heure du thé.

Derrière elle, un client parle fort. Allume une cigarette dont les volutes s’invitent aussitôt à sa table non fumeuse. Son after-shave de supermarché suit le propos. Elle fait la moue, se sent envahie. Vraiment, cette odeur…

Elle dépose trois pièces dans la coupelle au ticket de caisse. Vide la tasse d’un quelconque thé au jasmin et quitte la place sous le soleil. La route qui l’attend dorénavant sera belle, tranquille. Elle arrivera à destination quand elle le pourra. Elle se dit que sa prochaine pause se fera à l’abri du monde. Sourire.

Danse à quai

Il a peut-être vingt ans. Corps hébété de celui qui s’est mis en route trop tôt dans sa journée. Dos légèrement voûté par le poids du matin qui cahote au rythme d’une rame de métro automatisé. Regard mobilisé au sol. Tee-shirt barré pleine poitrine par les quatre lettres d’une marque de vêtements de sport. Bermuda en jean. Tennis en toile. Son sac à dos posé entre ses pieds.

Il est appuyé au long coussinet qui permet l’assise debout. Sorte de banquette à trois voire quatre fessiers permettant de stabiliser le tangage des corps en transport à travers les tunnels sous la ville.

Sous ses airs de jeune adulte, quelque chose de l’enfance plein le visage. Est-ce la torpeur matinale qui exhale son air poupon ? Qu’elle aurait pu se prolonger sans être appelée au réel. Est-ce que chacun est saisi d’enfance dès lors que sa nuit est chavirée trop tôt ? Top courte. Les yeux engourdis de rêves impossibles à éteindre, le corps longtemps attendri par la chaleur d’un lit, la détente du repos nocturne suspendue aux fibres…

La rame est arrêtée à quai. Les portes restent ouvertes trop longtemps et quelques regards inquiets s’échangent déjà. Interrogations dans le silence. Sans les mots porteurs de sens encore. Puis l’annonce dans le micro résonne dans les haut-parleurs. incident technique. Arrêt prolongé au moins dix minutes.

Soupirs et agacements, quelques insultes fusent, d’aucuns quittent la voiture et la station dans un reflux nerveux.

Lui, magnifique indolent, s’approche des portes. Passe une main au dehors comme s’il s’attendait à ressentir de la pluie. Regarde sa main. Glisse lentement son buste et lève le regard vers un ciel improbable. Il risque un pied, un autre, regard à droite puis à gauche. Esquisse un pas de danse et glisse sur le quai.

Il offre son allure, magnifiquement déhanchée. Il se délie, se déplie. Envergure gracile. Puis il prend son élan et saute, fend l’air, accélère le rythme.

Dans les voitures, voyageurs attendris, sourires et joie aux regards lumineux. Qu’elle est belle cette panne de métro ! Et pourvu qu’elle se prolonge tant que la danse envoûtante offre une échappée singulière qui touche, émeut les cœurs et ravit les visages.

Il a peut-être vingt ans et il est tout en grâce. Son corps inspiré par un tempo que lui seul connaît. Habité de rondeurs, de mouvements souples, il court, sautille, change de direction d’un trait. Imprévisible, magnifique de générosité, il caracole.

La sonnerie du métro retentit. Il regagne la voiture dont il s’était extrait, retrouve l’emplacement de son sac. Les applaudissements le cueillent, sourires en partage, échange de remerciements. La rame quitte le quai.

Plus jamais la Méditerranée

Front de mer. Mistral dans les oreilles. Elle se dit vent d’autan peut-être, parce qu’elle ne sait pas, au fond, où s’arrête le mistral et où prend l’autan. Elle extrait son mobile de son sac à main, appelle l’application de notes et saisit, pouces au clavier, la question à approfondir.

Elle n’aime pas les questions sans réponses. Trop de ça pendant l’enfance. Trop de ce mystère de l’explication impossible qui la laissait bancale, insatisfaite. Son intelligence négligée, son avidité d’apprendre contrariée. Et cette crainte de sa connaissance racornie qui la poursuit, des années plus tard. Encore. Toujours. Elle sourit, se moque d’elle en pensées.

Elle tourne autour du phare les yeux rivés au ciel et regarde les mouettes virevolter. Se jouer des tourbillons du vent. Leurs cris. Si singuliers les cris de ces oiseaux-là. Elle se dit qu’elle voudrait ça chaque jour. Dans son paysage sonore des mouettes riant. Elle réfléchit un instant aux lieux qu’elle a déjà rencontrés, aux lieux qu’elle aime déjà, parés de mouettes. C’est important les mouettes pour elle.

Elle pense à l’océan. À la côte atlantique. Elle voit la dune. L’effort pour gagner la plage. L’océan de pins vers les terres, l’Atlantique vers le large. Le vent chargé d’iode. Le ressac et son fracas envahissant.

Elle pense à ce nom d’un groupe, il y a longtemps : le cri de la mouette.

Le vent d’ici, celui de la Méditerranée, n’est pas le même qu’à l’océan. Elle le trouve peu stimulant. Inquiétant même. Presque lénifiant pour elle, tandis que les embruns de la côte ouest la revigorent comme nulle part ailleurs.

Le vent d’ici…

Elle redoute qu’il charrie vers la côte les cadavres des migrants qui, jour après jour, quittent l’effroi de leur territoire pour celui, plus grand encore, de la traversée maritime. Pays en guerre. Enjeux pétroliers. Religieux. Vente d’armes qui détruisent pour faire reconstruire et voir fleurir le business. Conflits de vieilles lunes toujours capables de mettre à feu et à sang des populations civiles victimes de stratégies immondes.

Peuples asservis. Avenirs assombris. Questions de survie.

Incertitude du lendemain qui rend prêt au moindre pire pour trouver la force de braver tous les dangers. De la mafia des passeurs aux viols des femmes pendant le périple. Dans les camps de réfugiés aussi. Le sexe et le ventre des femmes comme hors d’elle. En possession d’autrui. De l’homme plus fort. Brutal. Propriétaire de ce qu’il ne détient pas mais s’arroge. Traverser ça et supporter ensuite le risque que l’embarcation dérive, coule, tempête inopinée. Voir les autres passagers chavirer et tenir bon. S’accrocher encore une fois. Encore un peu. Tenir bon à jamais. Avec la possibilité d’être refusé-e aux frontières d’une terre qu’on croyait d’accueil, expulsé-e quand bien même on aurait pu passer. Le danger accroché au risque en un chapelet à misère de la migration contemporaine.

Elle pense à eux. À elles. Mères inquiètes. Un enfant ou plusieurs à sauver de l’horreur. Fuir les bombes. La famine. Les épidémies. L’âpreté d’une vie qu’elles n’ont pas souhaité ainsi. Danger imminent. Peur constante. Des nuits en fragments de bombes. Éparses. Explosives.

À elles, étudiantes. Des projets plein les rêves. À leur envie de vivre et de rire ailleurs. À la force immense qui les incite à partir. À s’enfuir. Aux désirs qu’elles abandonnent dans la fuite à mort.

Elle pense à toutes ces vies prises par les bombes, par les eaux, par la magouille cynique. Elle pense à celles et ceux que la guerre broie menu. Qui, s’ils en reviennent, en sortiront transformés à jamais. Vieillis. Les rêves écrasés sous le poids des absences. Leur quotidien effrayé pour des mois de sons à apprivoiser. De cœur à calmer quand il sautera sous les côtes parce que le danger est là, tout près. Près à en crever.

S’abstraire de l’existence parce qu’en tentative de survie. Et que la survie exige. Et ces pays prétendument développés qui laissent ces gens filer sous leurs yeux.

Qui a dit qu’en cas de conflit les populations civiles se devaient de rester chez elles à attendre le pire ? Qui a décidé de condamner à mort celles et ceux qui se sont vu imposer des stratégies de conquête les privant de leurs moyens de subsistance ? Qui fait de l’argent sur le dos des civils ? Qui vend les armes et approvisionne les combattants ?

Questions sans réponse. Encore sans réponse… Enquêter. Mettre en mots. Comprendre. Nouvel appel de notes dans le téléphone.

Elle soupire. Passe une main sur son regard voilé. Se demande ce qu’elle peut faire, elle, pour soutenir et aider. Pour dire sa solidarité avec celles et ceux qui s’enfuient. Dorénavant déportés vers la Turquie en un marché sordide conclu par les pays européens. Dire sa honte aussi. Tenir la misère loin des yeux. Loin des frontières. Payer chèrement le tri et l’exil de populations qu’on ne veut pas accueillir sur son territoire. Bafouer le droit à une existence digne.

Mais elles, eux, comment vont-ils survivre à ça ? Comment supporter ça ? Ce traitement inhumain de leur destin imposé par d’autres tout du long. Quand elles et ils risquent tout et que, d’un bureau à un autre, d’aucuns décident des bâtons à rompre leur avenir, depuis la chaleur cossue de bureaux européens. Comment tenir bon face à l’adversité ? Confronté-e au non respect du droit fondamental d’asile, comment ces personnes vont-elles se remettre d’avoir été quantité négligeable au regard des pays riches quand le leur est dévasté. Des pays qui érigent des murs. Des codes incompréhensibles pour éviter de faire une place. Incapables d’accueillir.

Elle se demande comment l’Europe en est arrivée à ce degré d’horreur. Comment les représentants des pays d’une prétendue union se sont arrogé le droit de mettre au rebut des milliers de personnes. Comment une telle inhumanité…

La honte. Oui, la honte, vraiment, d’appartenir à ce peuple qui dit non au sauvetage de sœurs et de frères.

Elle essuie une larme roulant sur sa joue. S’entend renifler. Au-dessus d’elle, les mouettes. Toujours les mouettes.

Alors, c’est maintenant une évidence pour elle. Jamais plus elle ne mettra un orteil dans l’eau de la Méditerranée. Jamais plus elle ne s’autorisera du bon temps dans une mer qui a charrié tant d’avenirs incertains. Tant de cadavres. Autant de vie prises de façon éhontée à des personnes qui, pourtant, faisaient tout pour se vivre tête haute. Pour bâtir après le cauchemar une suite pleine de matins et de mouettes rieuses.

Une vie d’être humain qui se fait une place dans le monde. Mais, jour après jour pourtant, cette place refusée par d’autres aux journées confortables, à l’avenir assuré.

Plus jamais elle ne regardera cette mer comme si rien ne s’y était passé. Comme si personne n’avait disparu dans ses fonds.Comme si ces eaux étaient limpides.

Plus jamais la Méditerranée.

Séjour d’écriture créative : 13-17 juillet 2016

La proposition
Professionnelle du livre depuis 30 ans, je suis écrivaine, passeuse d’écriture (mon parcours est résumé dans le dossier à télécharger).

Je propose un séjour d’écriture en immersion, tout public, au cours duquel  je vous accompagne à déployer votre imaginaire, à utiliser les rouages de l’écriture créative, à développer une histoire, voire à aboutir un projet.

Télécharger le dossier [Écriture créative] séjour.

Le public
Le séjour tout public est ouvert à celles et ceux qui écrivent, ont envie d’écrire, ont besoin de temps à consacrer à l’écriture.

Les objectifs

  • Créer une nouvelle, une histoire ; avancer son projet
  • Acquérir des outils méthodologiques
  • Trouver sa voie en écriture
  • Travailler en collectif et en autonomie
  • Partager des temps de discussion « à propos d’écrire »
  • Profiter d’un séjour « hors du temps » dans un groupe à l’œuvre…


    Le +
    Passionnée par la création littéraire, je partage les trucs et astuces de mon métier d’écrire : de l’art de déjouer la procrastination au choix des mots, entre autres étapes de la construction d’un texte.

Le lieu
« Du côté de chez Sève » est une ferme arboricole et maraîchère en agriculture biologique, située sur une colline près de Saint-Ybars (Ariège). Sève Lascombe y accueille le séjour dans un lieu magnifiquement restauré. Elle concocte les repas et se fournit principalement dans ses champs ou dans les fermes situées à proximité.

La maison, avec vue sur la vallée, est construite sur deux niveaux : grande salle commune donnant sur la verdure au rez-de-chaussée, chambres et sanitaires à l’étage ; tables et parasols pour l’extérieur, promenades aux alentours.

Télécharger la plaquette Du côté de chez Sève.

Le + Après avoir été journaliste, Sève travaille avec la nature… ou avec « les » natures : formée aux massages, elle propose des temps de pause relaxants ou dynamisants, sur rendez-vous pendant le séjour.

Le déroulement
Le programme qui suit est indicatif. Il peut être aménagé en fonction de l’écriture ou des propositions du groupe.

13 juillet
9 h : accueil, installation, thé, café, gâteaux maison
10 h – 12 h 30 : atelier d’écriture
12 h 30 : déjeuner avec un repas buffet
14 h – 17 h : atelier d’écriture
17 h : pause thé, café, tisane
18 h – 19 h : à propos d’écrire
20 h : dîner avec entrée, plat, fromage, dessert, eau, vin
nuitée

14 juillet – 15 juillet – 16 juillet
petit déjeuner
9 h 30 – 12 h 30 : atelier d’écriture
12 h 30 : repas buffet
14 h – 17 h : atelier d’écriture
17 h : pause thé, café, tisane
18 h – 19 h : à propos d’écrire
20 h : dîner
nuitée

17 juillet
petit déjeuner
9 h 30 – 12 h 30 : atelier d’écriture
12 h 30 : repas buffet
14 h – 17 h : atelier d’écriture
17 h : bilan du stage, appui méthodologique
18 h : départ.

Les conditions
Le séjour d’écriture est proposé au tarif de 530 € à compter de 8 participant-es, ou 570 € entre 5 et 7 participant-es. Ce montant comprend l’inscription, 5 jours d’écriture, la résidence en table d’hôtesse avec hébergement en chambre double pour 4 nuits, les repas et pauses gourmandes mentionnées dans le déroulement. Le linge de maison est fourni.

La date limite d’inscription est le 21 juin 2016. Votre inscription est confirmée à réception de 180 € d’arrhes. Pour se dérouler, le séjour d’écriture nécessite 5 participant-es. En cas d’annulation, les arrhes vous sont restituées, aucune indemnité n’est versée.

La prise en charge par un fonds de formation continue est possible. Plus d’information, tarifs et conditions par courriel.

En pratique
Apportez vos outils d’écriture : carnet, stylo, ordinateur… Et ce qui vous semble profitable pour les soirées : livres, jeux, musique à partager…

Des chaussures de marche sont les bienvenues. La campagne « Du côté de chez Sève » est belle et la promenade, qui permet d’appréhender le monde à vitesse humaine, est un stimulant de créativité. De Jean-Jacques Rousseau à Colette et bien des contemporains, nombreux sont les écrivains marcheurs.

carnets notes                     pages usine

La saison des femmes

À l’ouest de l’Inde, de nos jours, le village du Gujarat où se déroule l’histoire est régi par un conseil de sages. Incontestablement, le pouvoir est aux hommes et les femmes doivent filer droit qui connaissent un sort sinistre, entre mariage forcé et violence conjugale auxquels peu trouvent à redire. Esclaves de leur époux, elles vivent à son rythme, subissent ses assauts en tous genres, tandis que les maris consomment des prostituées et méprisent celle qui partage leur vie.

La_Saison_des_femmes

Le film s’ouvre sur Rani prenant le bus en compagnie de son amie Lajjo. Une scène de harcèlement d’une femme émancipée, épouse d’un entrepreneur qui a monté un atelier de couture afin que les femmes du village gagnent quelque argent, en dit long sur l’état de non respect des femmes par de jeunes mâles qui se pensent maîtres du monde. Dès lors, on se souvient comment l’Inde a sacrifié ses filles, trop coûteuses en dot, au profit des garçons.

Rani et Lajjo partent à la découverte de Janaki, la future épouse du fils unique, Gulab, jeune coq dont le père est mort. Ils ont quinze ans. Négociation de la dot, affaire scellée, le mariage est lancé. Seulement voilà, Gulab est chauffé par ses amis aussi peu futés que lui, et la bande qu’ils forment sème la terreur dans le village. Gulab fréquente le bordel, méprise sa femme qui s’est coupé les cheveux pour éviter les noces — elle est amoureuse d’un autre —, le fils insulte la mère qui fait pourtant ce qu’elle peut pour assurer la survie du foyer, une grand-mère, son fils et elle, et pour financer ce qui doit l’être par son travail de couture. Comme si rien n’évoluait jamais, la violence du fils envers sa jeune épouse rappelle à la mère celle qu’elle a subie. Le fils dilapidera l’argent de la dot, battra l’entrepreneur qui agace par la modernité qu’il souhaite insuffler au village, et sera banni par sa mère qui rendra la jeune épouse à son amour d’enfance.

En parallèle de la vie de Rani, celles de ses amies. Lajjo prétendument stérile paie pour son inconséquence physiologique. Elle n’a même pas su donner un enfant à son mari alors les coups pleuvent pour un oui pour un non. Bijii, elle, est danseuse prostituée. Après leur transe quand elle est sur le podium et qu’elle chauffe la salle de ses déhanchements travaillés, les hommes se disputent son lit. C’est une bonne danseuse, elle rapporte gros, jusqu’à ce qu’elle tombe en disgrâce et subisse les affres de la concurrence.

Et tout au long du film, les femmes comme les hommes répètent qu’une femme instruite fait une mauvaise épouse…

La Saison des femmes est une histoire d’émancipation. On aimerait des situations moins stéréotypées mais ce serait négliger le réalisme pointant la situation calamiteuse des femmes indiennes. Alors la solidarité, la sororité, l’indéfectible soutien dans la douleur d’une âpre condition, des parenthèses de liberté loin du village et de ses codes enfermants, des instants de grâce dans le plaisir de la peau, de la chair, des éclats de rire et le plein d’impertinence font que ces femmes, les trois adultes et la toute jeune mariée, vont connaître l’aspiration de changer de vie, de rompre avec les rites et trouver la force, ensemble, de parvenir à leur fins.

Leena Yadav est une cinéaste indienne. Elle réalise La Saison des femmes, une fiction récompensée au festival de Bergen et de Stockholm. La réalisatrice a une formation de monteuse et les plans se succèdent avec justesse et pertinence. L’image est belle, souvent sensuelle, particulièrement dans une très belle scène d’amour où le décor et le jeu amoureux sont aussi splendides que rares au cinéma. La Saison des femmes ne va pas sans rappeler la beauté, la liberté de ton et la dynamique du film Mustang, de la réalisatrice turque Deniz Gamze Ergüven.

Inde : la malédiction de naître fille
Infanticide féminin, quand la lignée passe de père en fils : une extermination supérieure à la Shoah

Smartphone aux alouettes

— Nouvelle —

Devant elle, un couple plein profil dans la perspective de la salle de restaurant. Elle agence les coussins en guise de dossier sur la banquette et s’installe. Ouvre la carte. Se rend aux verres de vin d’emblée, et parcourt le contenu sobre et simple du menu du soir. D’un œil discret, elle observe en parallèle les jeunes gens. Intriguée par ce qu’elle ne saisit pas encore d’eux.

Ce soir, elle évitera les plats copieux, les pommes de terre sautées au gras d’ici, les magrets ou autre sud-ouesterie. Envie d’une soupe chaude, d’un verre de vin. Elle choisit un saint-mont. Le menu propose une assiette de potage du jour accompagné de jambon cru. Elle commandera des rillettes de saumon sauvage à la place des lamelles de cuisse d’une bête à quatre pattes séchée au sel.

Se demande ce qui la dérange chez eux. Les deux devant elle. Elle prend le temps, observe le duo. Chacun affairé avec son téléphone en un curieux début de dîner en tête-à-tête. Leurs regards rivés à l’écran lumineux. Elle lui parle. Il répond de temps à autre. Les yeux au clavier quand elle adorerait les regarder se déguster en silence.

Elle pense à un regard aimant posé dans le sien. Chaleur intérieure. Elle voit une scène d’yeux qui se parlent, se dévoilent et osent tout. Tremblements de paupières en révélateurs du trouble intérieur. Sans un mot. Les mots insuffisants. Les mots qui auraient été déplacés. Inutiles. Elle repense à ces yeux. Les siens, les siens. Cette danse incroyable d’iris et pupilles livrant une vérité sans fard. Une intensité et une profondeur défaites du masque du langage. Tellement crues, tellement belles. Humaines, tellement plus qu’animales.

Alors, ces deux qu’elle observe, comment se disent-ils sans les mots ? Comment peuvent-ils s’exposer, s’oser, tout envisager ? Œil pour œil. Laissant le regard appeler au-dedans. De temps de fixation en battements de paupières. Avec ce mouvement tremblé du regard qui fixe, droite gauche, chacun des iris. Cherchant à affleurer l’émotion. Lentement. Sensuellement. Comment, depuis leur écran, éprouvent-ils leur moindre parcelle d’humanité ? Leurs infimes lieux à émotion, hors du contrôle marchand.

Mobile à mobile en guise de jeu amoureux. Sms à sms. Service compris sans profondeur de champ. Sans perte du contrôle. Sans aventure émotionnelle. Je te parle, tu me parles. Mon écran, ton écran en guise de lumière à sa déshumanisation forcenée. En protection contre son intelligence créative. En bouclier de sa propre humanité.

Peut-être est-ce ce qui l’agace à l’instant. Cette capacité dans son champ de vision d’un couple de trentenaires passant à côté de la vibration de l’infime. De ce révélateur de l’intime. L’aveuglement au tout techno connectant faussement au monde entier quand la vie des humains est faite du minuscule. De l’indicible. D’un plein de petites choses qui font un chemin de vie. Une trame parfois solide, prompte à conforter, rassurer, renforcer. Donner à penser. Surtout cela : une histoire de vie qui donne à penser.

Parce que c’est en dehors de l’action, de l’urgence et du tout occupationnel que la vie touche enfin. Émeut infiniment. C’est quand rien ne se passe que tout arrive. Du plus simple au plus incroyable. Quand l’esprit est libre de vaquer à ses rêves les plus fous et se révèle capable d’entrevoir, de ressentir, d’éprouver. Alors que l’occupation permanente tire le rideau sur l’imaginaire, l’absence de zone de détournement offre de concevoir, d’écouter l’intuition, de se relier à la morale — celle qui énonce sa conception de la vie et pas celle édictée par les mise à jour opérationnelles et leurs incessantes exigences d’accord contractuel : morale multinationale marchande du chacun pour soi mais tout pour moi. Elle se dit que les connexions tous azimuts souvent pour ne rien dire, rien apprendre et relayer la rumeur, le superficiel, font l’aliénation d’une fausse modernité.

La vie, la sienne, celle de ses proches, celle de son monde idéal. Et pas celle édictée par un marché ayant le profit pour seul intérêt et l’élimination des masses par crétinisation accélérée et auto-éradication pour règle de son jeu de dupes.

Trouver de nouvelles propositions voire même des solutions quand l’esprit ose enfin la critique. Pointe les errances et effleure les issues. Capable de se relier à d’autres qui auront les mêmes inspirations. Ont déjà essayé, analysé, déduit, restitué, ou pas.

Dans cette capacité à faire du vide, à laisser l’esprit vaquer loin de l’invasion fabriquée du tout informationnel, du constamment connecté à la vacuité internationale, mobiliser l’énergie de vivre un bout de vie autrement. Pour aller plus loin. Pour se débarrasser de ce qui était asservissement et tenter de gagner, à cet instant puis dans le temps, une parcelle de liberté. Jusque-là mangée par le consentement à sa propre manipulation.

Tout à leurs jeux de pouces, le regard limité au champ du rayonnement de l’écran, l’absence de leurs yeux émouvants, ces deux-là finissent par lui donner le bourdon. Elle se lève et quitte sa table. La soupe était chaude. Réconfortante même. Son ailleurs sera sans mobile, sans télé, a-écran. La tête dans les livres et les histoires du monde. Là où le sensible émeut et l’aide à comprendre des parcelles d’elle-même. Des fragments du monde.

Un vieil homme et deux chiennes

Le vent souffle sur sa promenade. Elle jubile. En forêt, particulièrement en forêt de résineux, le vent chante comme l’océan en bord de plage. Yeux fermés elle pourrait sentir l’iode. Essuyer ses lunettes de soleil ensuite pour y détacher ce film gras que le souffle de mer n’a de cesse de distiller.

Elle inspire. Expire. Accompagne sa marche de large mouvements d’épaule. Tendues les épaules. Comme le reste d’elle d’ailleurs. Elle a beau s’assouplir dès le réveil avec une salutation au soleil. Elle a beau penser positivement et s’efforcer de vivre dans le cœur. Boire des litres de tisane chaque jour pour drainer hors d’elle tous ses encombrants… C’en est trop. Trop trop trop…

Dans la forêt elle défoule ses contrariétés et étire ses contrevents. Elle suit la piste d’un animal. Monte et tourne. Chemins croisés. Routine forestière de la vie sauvage. Crottes de renard. Cris perçants d’oiseaux dans les frondaisons. Se rêve en vie nocturne — un peu plus tard dans la saison, les nuits sont encore fraîches. Épiant chaque bruit. Craquements de troncs frottés. Bruissements de sabots dans les feuilles. Chouettes. Et tout ce qu’elle ignore de la forêt une fois le soleil couché.

Depuis quelques jours elle se sent l’âme du temps. Tempétueux. Incertain. Changeant. C’est tout elle ces jours-ci. Bourrasques et accalmies. Averses diluviennes et rayons de soleil. Mâchoires soudées et yeux creusés. Du chagrin plein le corps. De la colère en rafale. De l’amour qui déborde de partout. Elle ne contient plus rien. S’en fout absolument.

Elle rejoint le chemin des humains. Crottin de cheval frais. S’imagine là à dos de monture. Pourrait. Devrait même. Elle y repensera. Un jour… ou jamais.

La côte. Elle respire calmement et monte sans difficulté. Souffle long qui accompagne sa grimpe. Au sommet elle vire à gauche. Veut profiter du panorama et de la forêt de pins encore une fois avant de retrouver les essences mêlées.

Dans le sentier, deux chiens aboient. Gros. Un blanc, l’autre noir. Les mêmes. Terre-neuve sans poil ou quelque chose comme ça. Elle se demande ce que ça pourrait être comme modèle de chiens. N’en sait rien. N’a pas vraiment d’attirance pour les chiens. N’a surtout pas voulu être vétérinaire petite. Au lointain un homme. Démarche bancale. Un vieil homme. Casquette sur la tête.

Les chiens approchent tandis que l’homme semble articuler quelque son qu’elle ne capte pas. Ils continuent d’aboyer. Elle n’a pas peur. Vu leur démarche, elle les sent parfaitement inoffensifs. Rien à craindre. Juste des chiens qui aboient par réflexe montrant ainsi à leur maître qu’ils font leur boulot de chien.

— Elles ne sont pas méchantes, lance le vieil homme.

Deux chiennes donc. Des sœurs vraisemblablement. Elles marchent à l’amble, l’arrière-train raidi. Drôle d’allure. L’homme approche.

— Elles ne sont pas méchantes, mais elles sont bien fatiguées.

Elle se demande quel âge ont les vieilles. Comme si l’homme lisait dans ses pensées :

— Quatorze ans… Et, la semaine prochaine, je pense qu’elles partiront. Elles sont trop vieilles maintenant. Et abîmées. Elles n’avancent plus, parfois il faut même que je les porte. Une heure pour faire trois cents mètres l’autre fois… Alors, je vais faire venir le vétérinaire et puis, il partira avec les corps. Parce que… Ma femme voudrait qu’on les enterre à côté de la maison. Mais vous voyez bien, ensuite, à chaque fois qu’elle passera devant…

On dirait Colombo elle se dit. Regard triste de Colombo.Ne comprend jamais mieux les situations que quand sa femme lui dit les choses. Sa femme qui fait l’évidence. Colombo. Vraiment. Et ce vieil homme, de qui parle-t-il vraiment quand il mentionne sa femme ?

Quelle évidence pour ce vieil homme ? Celle de craindre l’absence de deux compagnes chiennes ? De poursuivre ses promenades forestières sans intérêt une fois privé de ses animaux ? De s’avouer qu’après elles, viendront les maîtres ?

— C’est ma femme, vous comprenez…

Les chiennes poursuivent leur descente cahin-caha. Elle salue le vieil homme et poursuit son chemin.

Prend le temps de manger le paysage depuis le sommet. Vision à cent quatre-vingt degrés. Ciel tourmenté sur campagne dessinée de main d’homme. Des champs au cordeau. Quelques routes sinueuses en faux-semblant de nature à l’état sauvage. Des maisons, des fermes surtout. De la vigne. Et un dégradé de verts et de gris, de mauves et de jaunes à perdre l’entendement.

Que c’est beau elle se dit. Que c’est beau et que c’est à préserver elle pense encore. C’est pour ça que je veux vivre, moi. Pour des paysages sublimes. Pour des couleurs qui me font perdre les mots. Des ciels changeants qui disent mon humeur. Pour la beauté d’une nature moins peignée que celle des champs industrialisés. Pour l’humus à préserver.

Plus loin, elle s’arrêtera et s’installera à califourchon sur le tronc du pin tombé il y a plusieurs mois. Là, elle écoutera le ressac dans les branches. Elle grattera l’écorce et emportera avec elle quelques lames de bois. Peut-être, quand elle regardera l’écorce dans son appartement, pourra-t-elle un instant repartir en forêt ? Se régénérer à l’iode des feuilles. Apaiser son tourment en sentant l’humus et le printemps sauvage. Qui sait…

Merci patron !

Francois Ruffin a fondé le journal Fakir. Le temps d’un film, il mue en Robin des bois et livre Merci Patron ! un documentaire jubilatoire.

Amiens, ville dévastée par l’industrie rapace — qu’on pourrait aussi dire sans foi ni autres lois que les siennes — cumule les plans sociaux et les fermetures d’usine. On y œuvrait dans le textile, dans l’industrie du luxe. Bon nombre de femmes et d’hommes étaient les employé-es de sociétés bénéficiaires qui ont malgré tout délocalisé, tout en négociant des plans sociaux radicaux.

Faut-il rappeler que le néolibéralisme et ceux qui y misent se moquent éperdument du maintien de l’emploi dans un bassin. L’avenir des « pauvres gens » importe peu dans un système d’affaires où les tenants du pouvoir économique ont pour « vocation », au cours de leur passage terrestre, de jouir sans entrave qu’importent les retombées au plan collectif, de contribuer le moins possible au collectif qui sert leurs intérêts, afin de faire fructifier la fortune familiale pour léguer à la génération suivante un patrimoine augmenté. Il ne sera pas dit que cet héritier-là aura laissé le magot se déprécier. Que ses activités aient ruiné des humains et la planète qu’ils partagent… dégâts collatéraux, pertes et profits, il existe des mots pour qualifier ces — incontournables — maux.

Francois Rufin s’intéresse aux entreprises délocalisées de Bernard Arnault, au moment où celui-ci pense se faire citoyen belge : une histoire d’imposition moindre dont l’homme le plus riche de France aimerait bien bénéficier. Car la France, c’est bien connu, avec ses conditions sociales et sa répartition par péréquation, mène les plus riches à la ruine. La France avec ses routes dont chacun bénéficie, sa sécurité sociale qui sert aux malades — aux malades du travail aussi ! Bref, la France, on l’aime ou on la quitte… Celles et ceux qui préfèrent payer moins d’impôts, quitte à pousser le pays à s’enfoncer dans la crise et à faire reposer sur les classes pauvres et moyennes le financement du budget de l’état, sont donc tentés de quitter. Pourtant, et c’est assez paradoxal, personne n’a jamais entendu parler d’un patron fortuné qui aurait refusé les aides de l’État — payées par les impôts dont les riches s’exonèrent en détournant les fortunes faites à bon compte sur le dos des salariés. Un patron qui, estimant avoir déjà reçu sa part via le détournement de ses fonds privés vers les paradis fiscaux, dirait non aux vertus de l’impôt collectif pour sa société privée.

Pas de morale ? Pas d’autre morale dans le business que celui de l’augmentation de la marge de profit. Que les travailleuses et travailleurs d’un pays aient contribué, par leur force de travail, à accroître la fortune du patron, c’est bien normal ! Leur rendre des comptes ou partager les dividendes, voilà qui est impensable dans la doxa des tout-pour-moi-parce-que je-le-vaux-bien. Et puis, si les pauvres ne sont pas contents, qu’ils comprennent la dure réalité et les problèmes de leur patron. Un pour tous et tous pour moi, ça n’est pas si compliqué !

Bref. Amiens est ravagée et les anciens de la couture avec. Alors Ruffin propose aux délaissés du grand capital de devenir actionnaires du groupe LVMH afin de participer aux assemblées et de faire entendre leur voix. Il suffit de détenir un titre. Las, lors de leur venue à l’assemblée, les laissés pour compte sont relégués dans une salle annexe où Bernard Arnault leur rendra pas visite par écran et vidéo interposés. Les petits porteurs n’ont même pas la faveur du gros calibre, c’est dire le respect qu’on leur porte.

Merci Patron ! poursuit son chemin avec l’histoire d’une famille qui a accumulé les dettes depuis que mari et femme ont été licenciés d’une entreprise rachetée par Arnault. Leur maison est menacée de saisie. Ils n’en peuvent plus, mangent un repas sur deux, aimeraient un travail mais dans une ville ravagée… la situation est critique.

Ruffin leur propose d’écrire un courrier à l’ancien patron. Un courrier sincère, qui présente leur situation, l’enfer d’une vie sans argent depuis qu’ils ont été virés et que les indemnités de chômage ont laissé place aux minimas sociaux. Commence une succession rocambolesque de tractations entre le chef de sécurité d’Arnault, tandis que Ruffin et son équipe ont installé micros et caméras dissimulés pour tracer les épisodes. Le patron est d’accord pour leur donner 40 000 €, à condition, cela va de soi, qu’ils n’ébruitent pas la situation. Il ne manquerait plus que l’ensemble des personnes licenciées et mises à mal dans leur quotidien demandent des comptes au patron fortuné ! Les licenciés signent un accord de confidentialité, touchent l’argent et respirent enfin.

C’est drôle et caustique. Un brin vengeur et très espiègle.

Le reste est dans le documentaire, parfaitement mené vers une sortie de crise la tête haute. Où l’on verra que, finalement, au royaume de l’argent sans compter, bien est pris qui croyait prendre.