Smartphone aux alouettes

Smartphone aux alouettes

— Nouvelle —

Devant elle, un couple plein profil dans la perspective de la salle de restaurant. Elle agence les coussins en guise de dossier sur la banquette et s’installe. Ouvre la carte. Se rend aux verres de vin d’emblée, et parcourt le contenu sobre et simple du menu du soir. D’un œil discret, elle observe en parallèle les jeunes gens. Intriguée par ce qu’elle ne saisit pas encore d’eux.

Ce soir, elle évitera les plats copieux, les pommes de terre sautées au gras d’ici, les magrets ou autre sud-ouesterie. Envie d’une soupe chaude, d’un verre de vin. Elle choisit un saint-mont. Le menu propose une assiette de potage du jour accompagné de jambon cru. Elle commandera des rillettes de saumon sauvage à la place des lamelles de cuisse d’une bête à quatre pattes séchée au sel.

Se demande ce qui la dérange chez eux. Les deux devant elle. Elle prend le temps, observe le duo. Chacun affairé avec son téléphone en un curieux début de dîner en tête-à-tête. Leurs regards rivés à l’écran lumineux. Elle lui parle. Il répond de temps à autre. Les yeux au clavier quand elle adorerait les regarder se déguster en silence.

Elle pense à un regard aimant posé dans le sien. Chaleur intérieure. Elle voit une scène d’yeux qui se parlent, se dévoilent et osent tout. Tremblements de paupières en révélateurs du trouble intérieur. Sans un mot. Les mots insuffisants. Les mots qui auraient été déplacés. Inutiles. Elle repense à ces yeux. Les siens, les siens. Cette danse incroyable d’iris et pupilles livrant une vérité sans fard. Une intensité et une profondeur défaites du masque du langage. Tellement crues, tellement belles. Humaines, tellement plus qu’animales.

Alors, ces deux qu’elle observe, comment se disent-ils sans les mots ? Comment peuvent-ils s’exposer, s’oser, tout envisager ? Œil pour œil. Laissant le regard appeler au-dedans. De temps de fixation en battements de paupières. Avec ce mouvement tremblé du regard qui fixe, droite gauche, chacun des iris. Cherchant à affleurer l’émotion. Lentement. Sensuellement. Comment, depuis leur écran, éprouvent-ils leur moindre parcelle d’humanité ? Leurs infimes lieux à émotion, hors du contrôle marchand.

Mobile à mobile en guise de jeu amoureux. Sms à sms. Service compris sans profondeur de champ. Sans perte du contrôle. Sans aventure émotionnelle. Je te parle, tu me parles. Mon écran, ton écran en guise de lumière à sa déshumanisation forcenée. En protection contre son intelligence créative. En bouclier de sa propre humanité.

Peut-être est-ce ce qui l’agace à l’instant. Cette capacité dans son champ de vision d’un couple de trentenaires passant à côté de la vibration de l’infime. De ce révélateur de l’intime. L’aveuglement au tout techno connectant faussement au monde entier quand la vie des humains est faite du minuscule. De l’indicible. D’un plein de petites choses qui font un chemin de vie. Une trame parfois solide, prompte à conforter, rassurer, renforcer. Donner à penser. Surtout cela : une histoire de vie qui donne à penser.

Parce que c’est en dehors de l’action, de l’urgence et du tout occupationnel que la vie touche enfin. Émeut infiniment. C’est quand rien ne se passe que tout arrive. Du plus simple au plus incroyable. Quand l’esprit est libre de vaquer à ses rêves les plus fous et se révèle capable d’entrevoir, de ressentir, d’éprouver. Alors que l’occupation permanente tire le rideau sur l’imaginaire, l’absence de zone de détournement offre de concevoir, d’écouter l’intuition, de se relier à la morale — celle qui énonce sa conception de la vie et pas celle édictée par les mise à jour opérationnelles et leurs incessantes exigences d’accord contractuel : morale multinationale marchande du chacun pour soi mais tout pour moi. Elle se dit que les connexions tous azimuts souvent pour ne rien dire, rien apprendre et relayer la rumeur, le superficiel, font l’aliénation d’une fausse modernité.

La vie, la sienne, celle de ses proches, celle de son monde idéal. Et pas celle édictée par un marché ayant le profit pour seul intérêt et l’élimination des masses par crétinisation accélérée et auto-éradication pour règle de son jeu de dupes.

Trouver de nouvelles propositions voire même des solutions quand l’esprit ose enfin la critique. Pointe les errances et effleure les issues. Capable de se relier à d’autres qui auront les mêmes inspirations. Ont déjà essayé, analysé, déduit, restitué, ou pas.

Dans cette capacité à faire du vide, à laisser l’esprit vaquer loin de l’invasion fabriquée du tout informationnel, du constamment connecté à la vacuité internationale, mobiliser l’énergie de vivre un bout de vie autrement. Pour aller plus loin. Pour se débarrasser de ce qui était asservissement et tenter de gagner, à cet instant puis dans le temps, une parcelle de liberté. Jusque-là mangée par le consentement à sa propre manipulation.

Tout à leurs jeux de pouces, le regard limité au champ du rayonnement de l’écran, l’absence de leurs yeux émouvants, ces deux-là finissent par lui donner le bourdon. Elle se lève et quitte sa table. La soupe était chaude. Réconfortante même. Son ailleurs sera sans mobile, sans télé, a-écran. La tête dans les livres et les histoires du monde. Là où le sensible émeut et l’aide à comprendre des parcelles d’elle-même. Des fragments du monde.

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