Les pôles fondent ? Dansons sur la glace artificielle !

Les pôles fondent ? Dansons sur la glace artificielle !

Dans le jardin public aménagé en marché de Noël, ici, comme dans tant d’autres villes grandes ou moyennes, les mêmes cabanons de bois qui se louent une fortune à la semaine et portent à la rentabilité les commerçants qui y sont installés. La même odeur de vin chaud à la cannelle qui se consomme dans des gobelets à usage unique. Ici de l’aligot servi en barquettes. Là de la tielle sur son carton et serviette en papier. Chouchou et barbe à papa. Pères Noël en goguette et une multitude de bonnets rouge et blanc sur la tête des passant.es.

Partout les mêmes produits à la vente, à quelque chose près, qui ont si peu à voir avec ce que « marché de Noël » signifierait si l’expression n’avait pas été distordue par l’économie de marché. Où sont les artistes ou les artisan.es qui seraient les bienvenu.es dans une mise en valeur des talents de proximité ?

Aux deux extrémités du parc, la fête foraine brille de ses mille feux. D’un côté, une roue et ses nacelles qui hissent lentement les passagers vers le ciel, pour une vue imprenable sur la vielle ville enguirlandée. Et le tour s’arrête quelques secondes afin que chacun.e puisse selfieser le moment : ma figure en gros plan avec, au-delà de moi, un paysage vraisemblablement sublime mais tellement secondaire. Regardez comme je vis des choses extraordinaires dans ce décor de pacotille en pleine illusion de moi-même ! Ma vie est lumineuse, non ?

Un nouveau quart de tour pour la grand-roue qui offrira quelques nouveaux clichés savoureux partagés sur des réseaux prétendument sociaux dont la consommation frénétique et le stockage de données contribuent à la fonte des pôles comme au réchauffement climatique. Un peu plus loin, un énorme globe terrestre lumineux représente les continents de la planète à travers une multitude de minuscules ampoules. Les océans du monde sur fond noir…

À l’autre bout du parc, la fête foraine se poursuit avec un circuit de wagonnets et ses mini-montagnes russes. De la musique à tue-tête.

À l’heure où les ravages du réchauffement planétaire auraient pu pousser vers la sobriété une population concernée par la question de la survie planétaire, la question de sa propre survie, c’est dans le loisir que bon nombre s’oublient. En période de fêtes, pourquoi changer de posture, pourquoi penser aux sujets compliqués ou qui fâchent ? Pourquoi ne pas laisser aller ? Se laisser faire par le néolibéralisme et sa rapacité toujours prompts à convaincre d’acheter des choses inutiles ou futiles, fabriquées à des milliers de kilomètres. Des produits qui auront consommé quantité d’eau et d’intrants. Des matières premières devenues rares. Peut-être contribué à l’exploitation d’être humains pour l’enrichissement d’autres dans des pays où le code du travail ne protège pas car il n’existe pas.

Pourquoi ces questions, alors que la période pourrait être à la trêve ? Pourquoi changer de façon de vivre ?

Dans ce décor où l’écœurement gagne une sensorialité malmenée par la surabondance de sollicitations tant visuelles qu’olfactives, sonores, sensibles, il sera bientôt temps de payer son ticket d’entrée puis de chausser des patins pour tenter de s’élancer sur une piste de glace artificielle. Au moins ici, pas d’ours esseulé sur une banquise à la dérive, s’amoindrissant, la fonte et sa prédation ruinant culture et civilisation inuit. Ici, pas de Greta Thunberg arpentant les travées pour dire à quel point la folie a gagné le monde, la folie ce monde, le monde de chacun.e devenu fou. Ici, les contrevenants ou les manifestants sont tout simplement empêchés de territoire par un système tout simple de barrières Vauban assorties de vigiles fouille-sacs.

Alors oui, faisons fi de tout ce qui dysfonctionne dans ce monde, de la pauvreté qui s’étend dorénavant chez celles et ceux qui ont un emploi à la corruption chez les dirigeants politiques. Chaussons des patins pour nous élancer sur une glace à l’eau et à l’électricité qui n’en peut plus de fondre par quinze degrés extérieurs. Et qu’il faut refroidir, refroidir, refroidir tant que durera ce cinéma de saison.

Dansons dans ce rectangle de patinoire alloué au prix d’un ticket. Patinons et chutons dans cet espace clos, à l’abri des raz-de-marée, des lames de fond et des tremblements de terre.

Dépensons des kilowatts et des euros à n’en plus compter, tout en croyant fermement qu’ainsi, nous gavant de tout ce qui est proposé à la vente en guise de mise en bouche avant le gueuleton du repas de Noël, le ciel n’est pas encore tout à fait près de nous tomber sur la tête.

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