La Fracture

La Fracture

Paris, à l’heure d’une manifestation de Gilets jaunes sur les Champs-Élysées et de la rupture d’un couple de femmes, l’une éditrice l’autre dessinatrice. Affrontements avec les policiers et blessé.es d’un côté, dérapage dans le vomi de l’autre…

Deux personnages se retrouvent aux urgences, dans la saturation d’un service auquel les moyens manquent, tant en termes de personnel qu’en termes d’argent pour disposer de quoi prodiguer des soins.

Yann est blessé au mollet après l’explosion d’une grenade de désencerclement, sa chair criblée d’éclats. Il est chauffeur routier, venu manifester pendant sa pause avant la livraison de sa cargaison au petit matin suivant au marché de Rungis. Julie est dessinatrice. Sa chute lui a brisé le coude droit, le bras avec lequel elle dessine. La période est chargée en travail, elle ne pourra pas assumer.

Avec ce postulat de départ, Catherine Corsini tisse un docu-fiction d’importance. Elle documente la révolte des personnes pour lesquelles la fin de mois débute dès le 10, celles que l’époque appelle les « Gilets jaunes ». Ce faisant, elle propose un épisode de lutte des classes dans la file d’attente des urgences où se côtoient le chauffeur routier et la dessinatrice. D’abord antagonistes, agressifs l’un envers l’autre, ces deux-là finissent par se rencontrer, voire se soutenir.

Autour de ce duo décalé, les infirmières et infirmiers du service bourdonnent, s’agitent, œuvrent sans relâche pour apporter de l’apaisement, du remède, un mot tendre, un regard bienveillant, un choc électrique si besoin. Alors que la préfecture réclame des soignant.es qu’iels transmettent le nom des gilets jaunes blessé.es, l’opposition monte parmi les membres d’une équipe qui ne souhaite pas collaborer.

D’allers et retours entre les salles de soin et la salle d’attente des urgences, le récit avance, avec des scènes conjugales entre Raf — Valeria Bruni Tedeschi — et sa compagne Julie — Marina Foïs. Le couple est à la fois attachant et agaçant, notamment quand Raf hurle son incompréhension sur un mode outré qui apporte toutefois quelques ponctuations comiques dans un environnement tendu, entre charges policières, blessures et saturations du service hospitalier.

Kim — Aïssatou Diallo Sagna — est infirmière aux urgences. Alors qu’elle ne doit pas cumuler plus de trois gardes hebdomadaires, elle enchaîne la sixième, par manque de personnel et professionnalisme. Alors qu’elle court de patients en patientes, son compagnon n’a de cesse de tenter de la joindre car leur petite fille a de la fièvre et qu’il ne sait plus quoi faire pour aider l’enfant. Il finit par débarquer à l’hôpital avec la petite dans les bras afin que de bons conseils lui soient prodigués alors qu’il ne parvient à joindre Kim.

Corsini documente également cet épisode de charge policière qui a contraint les manifestant.es à se réfugier dans la cour d’un hôpital parisien — celui du film en l’occurrence — et qui seront mis à l’abri par les soignant.es, un moment bien réel d’une des manifestations parisiennes.

Une fois les éclats de grenade extraits de son mollet, Yann — Pio Marmaï sous tension de bout en bout — veut absolument récupérer son camion pour le conduire à Rungis afin de ne pas perdre son travail. Il quitte les lieux sans attendre l’opération qui pourrait pourtant débuter et que l’équipe juge indispensable.

Si La Fracture est un film sombre, dur par bien des aspects, il a la grande vertu de tracer une période historique dans laquelle les travers de l’économie de marché et du système néolibéral sont nommés et consignés, ponctués d’images de la rue qui documentent la violence de la répression policière pendant les manifestations.

Le film a reçu la Queer Palm au festival de Cannes 2021.

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