Train de vie

Train de vie

Sans avoir réservé une place particulière lors de son achat de billet en ligne, elle se retrouve à son endroit préféré : dernière ligne de sièges avant la porte palière depuis laquelle contempler le paysage qui file, à l’arrière du train. Pour cette vue-là, elle se passe des lignes à grande vitesse et opte pour des trains plus lents, en profite.

Fin de matinée d’un dimanche ensoleillé. Le train est étrangement calme. Depuis sa place, elle observe les têtes penchées. Une vingtaine de passagers dans le demi-compartiment de la voiture 30. Pas d’autre bruit que celui du roulis. Pas encore d’appel intempestif, conversation privée devenant aussitôt publique ; pas encore d’enfant agité agaçant un parent ou un autre, déjà gêné par le dérangement que sa progéniture pourrait occasionner auprès des passagers.

Depuis la fenêtre, le paysage printanier déploie ses couleurs tendres. Bleu ciel clairsemé de quelques nuages blancs étirés, champs d’herbe aux boutons d’or, jeunes pousses des nombreux feuillus, blé délicatement caressé par l’air qu’elle imagine doux, vigne taillée s’appliquant à déployer de nouvelles feuilles, coquelicots en fossés. Elle se dit que la nature est belle, magnifique en cette saison.

Un pincement de lèvres quand elle se reprend : la nature qu’elle observe est peignée de main d’homme, organisée et agencée par l’octroi de la terre, l’appropriation du commun en parcelles à propriétaires, mesurées, achetées, exploitées. Souvent, la richesse d’une terre fertile ruinée par des décennies d’agriculture intensive, de pollution des sols, de l’air, des nappes phréatiques, des rivières et des océans. Beau tout ça, vraiment ?

Elle tord le nez en pensant à la destruction, pas à pas, sous l’inénarrable leitmotiv du progrès, d’une humanité capable de dépasser les pires atrocités guerrières pour tenter de construire un vivre ensemble respectable, respectueux peut-être. Sa destruction par une industrie sans autre morale que celle du profit, quoi qu’elle en dise.

Comment en est-on arrivé là ? se demande-t-elle. Comment a-t-on pu penser ou croire que des produits fabriqués pour la guerre, pour les bombes de la guerre… croire que les défoliants pourraient aider la terre à fructifier, qu’ils allaient contribuer à assurer le bien-être de l’humanité ? Comment a-t-on pu se bercer de ces illusions-là ? Des décennies durant, les grandes résolutions étatiques et les paysans devenus industriels en ordre de marche. Bataillons mortifères se ruant sur la nature, la contraignant, la dépassant, la malmenant.

Croire en cette folie productiviste et se réveiller un matin, bouche pâteuse d’une sévère gueule de bois, en ayant compris qu’on allait en crever de cette méthode-là. Et pas que les exploitants agricoles, non ! Toutes et tous, rats des villes et des champs aux défenses immunitaires rongées par les produits toxiques aspergés sur les pousses à nourrir. Corps chargés de toxiques impropres respirés ou absorbés par l’alimentation contribuant à déséquilibrer l’intérieur…

Premier appel téléphonique intempestif dans le wagon. C’est son voisin de banquette, de l’autre côté de la travée. Conversation insipide. Coupure, reprise et au revoir. Il est bref et c’est tant mieux. Il parle fort.

Elle porte ses yeux sur une campagne qu’elle trouve douloureuse à l’instant. Elle clos les paupières.

 

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