Sophia

Sophia

Elle est jeune. Traits d’adulte encore à l’ébauche, son visage garde la trace des arrondis de l’enfance. Elle est discrète, lance des regards en coin, des yeux timides qui se détournent facilement lorsqu’ils croisent un autre regard. Installée dans la salle parmi des collègues qu’elle ne connaît pas, elle se présente d’une voix fluette, peu assurée. Jeune fonctionnaire d’une ville de périphérie, elle souhaite se remettre à niveau avec la langue française. Elle a envie d’apprendre, aime lire et écrire, se sert tous les jours de l’écrit dans sa vie professionnelle.

Gonflée de vie, elle cède la parole à sa voisine après avoir retenu l’attention du groupe durant quelques courtes minutes. Son téléphone mobile installé sur sa table, l’écran à vue.

Après les présentations d’usage, la formation débute. Elle durera trois jours et déroulera les grandes lignes des règles d’orthographe et de grammaire françaises, alternant théorie et travaux pratiques ludiques.

Plus tard dans la matinée viendra la pause. Le groupe quittera la salle de formation pour une cigarette, une détente sanitaire, un café ou peut-être tout cela cumulé. Sophia, comme les onze autres participantes, poussera sa chaise vers l’arrière, se lèvera, glissera sa chaise sous la table et ira dehors, profiter du soleil matinal, d’une cigarette accompagnée du café qui la sert si bien.

Et puis, un appel téléphonique plus tard, elle viendra à petits pas pressés rejoindre la formatrice, elle aussi installée au soleil. Lui dire l’horreur.

Les yeux pleins de  larmes, le corps cogné de soubresauts intérieurs, elle dira l’ami de vingt et un ans qui vient de mourir à l’hôpital. Elle dira qu’elle ne comprend pas. Que c’était un gars bien. Un jeune sans souci. Elle dira qu’elle attendait des nouvelles. L’amoureuse du garçon, sa meilleure amie. Le garçon son ami.

Entre ses larmes, les sanglots qui arrachent des cris rauques de sa gorge, les tremblements qui ne quittent pas son corps, elle dira qu’il était sans les rues de Toulouse au petit matin. Avec un copain. Qu’il a été poignardé, jambes et corps. A fait un arrêt cardiaque. Son cœur relancé par les secouristes. Transporté à l’hôpital en soins intensifs. Mais le corps a finalement renoncé.

Elle dira tout ça et tentera de reprendre son souffle. Elle frottera longuement ses yeux. Reniflera et mouchera un bout de sa peine. Puis elle quittera la salle, du mascara plein les cernes, les mains tremblantes, les lèvres pleines de rictus nerveux. Un air tristement égaré accroché à ses pommettes arrondies, elle ira prendre le bus pour rejoindre son amie, et la mère du jeune homme qui devait arriver dans la matinée.

La semaine commence dans une immonde violence pour Sophia endeuillée.

Comment, à vingt et un ans, peut-on traverser la vie, ensuite, avec le fardeau d’un deuil alourdi par le fait criminel ?

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