Printemps

Printemps

Premiers jours de printemps. Elle s’installe à la terrasse d’un café, soleil dans les yeux, lunettes noires qu’elle portait en serre-tête abaissées sur son nez.

Les mains posées à plat sur la table elle profite de la douce chaleur. Elle sent la caresse sur son visage et l’effet immédiat du soleil sur sa dynamique intérieure. Elle relève ses manches, fait de la place au passage de la vitamine D à travers sa peau. Elle déguste.

L’arrivée de la serveuse la tire de sa rêverie. Elle soulève le magazine glané au comptoir où elle a commandé un thé vert nature — il est sans menthe ici, c’est rare. Elle l’ouvre distraitement. Le feuillette. Choc des photos. En belles pages sous ses yeux des femmes fardées. Leur image retravaillée à en déformer toute réalité. Des femmes irréelles, lascives, systématiquement dénudées, lèvres entrouvertes. Maigres et sans côtes. Des femmes offertes aux regards en une étrange dichotomie : dureté de leur regard, abandon de leur corps.

Lui vient un haut-le-cœur. Elle lève les yeux et les pose sur le mouvement des voitures qui vont et viennent à travers le carrefour. Elle écoute le bruit des roues sur le goudron, les pavés, les clous des passages pour piétons. Elle dépose le magazine en équilibre sur ses genoux et déchire le sachet de thé. Elle glisse la mousseline dans la théière d’eau chaude. Sourit au passage de quelques cabriolets qui viennent chaque année ici symboliser l’arrivée des anticyclones printaniers. S’ensuivront les motos à grosse cylindrée, pot d’échappement trafiqué pour qu’on les entende passer.

Elle rêvasse le temps de l’infusion. Verse le thé chaud dans sa tasse. Sourit à la pâleur du breuvage qui lui plaît pour sa douceur, sa chaleur aussi. Elle trempe ses lèvres, c’est encore trop chaud, repose la tasse. Saisit le carré de chocolat très noir emballé dans du papier recyclé. Regarde la présentation, les quelques touches de couleur d’une marque aux productions équitables — ainsi toutes ne le sont pas.

Elle déplie le papier, découvre la couleur sombre du morceau qui lui est offert. Le glisse dans sa bouche, coince ses angles contre son palais et le laisse fondre lentement. Une sorte de grimace sur son visage. Elle jubile, sa langue recueille le chocolat fondant. Il est délicieusement amer. Elle ajoute une gorgée de thé et le mélange est encore plus savoureux.

Elle ouvre à nouveau le magazine et se concentre sur les pages du sommaire. Le printemps s’accompagne de son cortège de régimes d’après hiver — ainsi, en hiver, les femmes se gavent-elles — de bons conseils d’avant la plage — les femmes iront donc à la plage —, des tendances du moment sexy, girly, frenchy, hippy — les femmes comprennent un langage de Barbies en mots de deux syllabes rime en « y » —, des projets de grands travaux qui concernent leur corps, leur jeunesse qui fuit, les rides qui s’empilent — un chantier permanent on vous dit — et de cette incontournable lutte contre l’éloignement des hommes qui veulent, pour toujours, briller dans un regard de première jeunesse. Enfin, plus loin, la vie des stars et les dernières tendances fashion.

Un nouveau haut-le-cœur. Le chocolat a maintenant complètement fondu. Elle l’avale et verse du thé dans sa bouche, déglutit lentement.

Elle lève les yeux au ciel. Se coupe du bruit de la place. Pas simple, se dit-elle, d’être une femme à rebours des clichés éparpillés dans les médias. Pas simple de se libérer d’un format étudié pour réduire et enfermer, de son plein gré. Pas simple de se défaire de l’assujettissement, être sujette* et le rester.

* sujette est le féminin de sujet.

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