Matin d’Europe

Matin d’Europe

Métro bondé. La rame chaude grésille de l’aigu musical égrené à travers la multitude des casques audio. Visages fermés. Yeux peints, lèvres rosies. Barbe de trois jours savamment entretenue. Peaux glabres. Cheveux longs et coiffés. Coupes courtes en pétard. Bonnet, béret, cagoule roulée. Yeux clos. Tentative de prolonger le sommeil. Parfums et odeurs fortes.

Les mains serrent un poteau métallique, une accroche sous plafond. Mouvement des corps parqués debout. Accélérations et freinages de la rame automatisée. L’heure des étudiants est passée, personne ne parle. Chacun enfermé dans sa bulle. Collectivement convoyé vers sa solitude du jour.

Les yeux plongés dans le journal publicitaire qu’un bras quasi-mécanisé lui a tendu à l’abord du métro, il a renoncé à compter les passagers alentour. Trop de monde. Il lit et guette à la fois. Va et vient de son regard depuis les pages imprimées aux publicités criardes à ses voisins de rame. Il n’aime pas être observé quand il lit. Ne veut pas l’être. Complexe traîné depuis l’école. Quand il lit, lui, il articule les mots. Lentement. Ne sait pas faire autrement. Lit avec ses lèvres. La honte pendant sa scolarité. Le rouge aux joues excité par les moqueries des élèves et de quelques enseignants. Pas envie que ça reprenne. Surtout pas ici. Pas dans ce métro bondé. Son regard inquiet.

L’article le retient. Il évoque l’Ukraine, la rupture entre les anti et les pro Europe. Peut-on souhaiter à ce peuple de l’Est de s’inscrire dans un modèle néolibéral brutal dicté par les lobbies affairistes ? Une Europe tenue par les exigences d’une finance coercitive, qui nivelle par le bas et laisse peu d’ouverture à ceux que le consumérisme atterre. Peut-on leur souhaiter le métro bondé et les gens qui traînent leur angoisse vers leurs “obligations”. Mais obligés à quoi ? obligés de qui ?

Il n’a pas de réponse et ses questions le répugnent. L’aime-t-il, lui, la version européenne dans laquelle son pays s’enlise ? Moue réprobatrice. Politiciens corrompus. Peuples asservis. Pays de merde, époque de merde.

La voix enregistrée articule de façon artificielle le nom de la station à laquelle il s’arrête. Il se déplace en direction des portes automatiques. Il compte deux secondes entre l’immobilisation de la rame et l’ouverture.

Quai spontanément saturé. Des gens agglutinés aux abords des escaliers roulants. Un homme s’agite, donne les consiges. Tenue sombre, épaulée, voix forte, talkie-walkie en main : par ici Messieurs, Dames, il y a d’autres contrôleurs au fond du quai. Allez-y, par ici ! Le quai ne désemplit pas. Il se fraye un passage vers les escaliers.

Cordon de molosses alignés. Costumes de scène faits pour impressionner — dessous, ils ne sont pas si carrés. Les monstres offrent leur sourire marketé — nous sommes aimables quand nous vous exigeons, c’est notre engagement qualité. Il tend son ticket. Passage autorisé.

Vraiment, il se dit, les Ukrainiens ont mieux à faire.

Une réaction au sujet de « Matin d’Europe »

  1. J’aime beaucoup ce texte, la façon dont il embrasse une vue d’ensemble pour se rapprocher d’un point de vue particulier, rentré dans son esprit, y lire ce qu’on n’aurait pas supposé au premier abord, et finir sur le détail du ticket. Riche au niveau du style comme du vocabulaire. Merci, Hélène!

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