Le Plancher de Jeannot

Le Plancher de Jeannot

Ingrid Thobois publie Le Plancher de Jeannot aux éditions Buchet-Chastel. Le texte s’inspire d’un plancher sculpté trouvé dans une ferme après la mort des membres de la famille propriétaire. Ce témoignage d’un délire paranoïaque est exposé à l’entrée de l’hôpital Sainte-Anne, à Paris.

Court et intense, le roman excelle par sa langue. L’auteure cisèle son propos pour raconter Jeannot, sa famille devenue folle, réduite à son animalité, et la mort qui rôde.

L’histoire se situe dans le Béarn, autour des « événements » français d’Algérie. Le père, la mère, Paule, la sœur, et Jeannot vivent dans une ferme qui leur apporte leur subsistance. Et puis, tout va très vite, tout bascule.

Jeannot est appelé en Algérie, le père se suicide en son absence, le jeune soldat est rapatrié. Il décrochera le pendu à son retour et, dès lors, la folie prendra le pas.

Le trio vit reclus. Personne n’entre dans la maison car personne n’est bienvenu, tous suspects, et l’antenne, à proximité, qui surveille Jeannot et sa famille.

« Tu flanquais la trouille à tout le monde et même à Alexandre. Ta tête valsait et puis revenait en place au bout du cou si tu le fixais trop longtemps avec tes yeux tout noirs tachetés de jaune. Tu avais le mort-né au fond des yeux. On aurait dit une carte du ciel maos ça faisait peur avant d’être beau. Tu as grandi avec nous mais tout seul avec ça. »

La mère mourra, sera enterrée sur place, tandis que frère et sœur continueront de vivre — survivre — en se méfiant des voisins, de l’antenne, de tout ce qui n’est pas « eux ».

Saisi d’un délire qui lui sera fatal, Jeannot grave le plancher. Sans fin, il y écrit des mots, des bribes.

Dérangeant tant cette folie fait froid dans le dos, le texte donne à éprouver cette ambiguïté qui fait pourtant tourner les pages. Malgré une histoire âpre, l’envie de la lire jusqu’au bout est plus forte.

L’écriture est magnifiquement travaillée : poétique, elle restitue la fragilité dans la violence ; la sauvagerie sur fond d’humanité.

« Sur le perron, l’air a jeté un drap glacé contre ton corps. Le grésil découpait ton visage en morceaux. Tu as descendu les trois marches, avancé jusqu’au pont-levis. […] C’est la gamine qui t’a ouvert. Avec sa mine toute neuve, elle t’a souri. La campagne, ça lui était pas encore entré dans le visage. »

Après avoir lu Le Plancher de Jeannot sans souffler, comme pressée par cette folie familiale, je n’ai eu qu’une envie : y revenir pour profiter à nouveau du travail du langage, de la force d’un texte qui ne vous lâche pas.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *