Le Médecin de famille

Le Médecin de famille

Dès les premières images, le film de l’écrivaine réalisatrice Lucia Penzo vous happe. Avant de vous hanter. Des regards se croisent, des êtres humains se jaugent, s’évaluent, chacun à l’aune de ses représentations, de ses croyances, de ses projections. Le malaise s’installe et tiendra jusqu’au générique final.

Patagonie 1960. Le pays Argentine est peuplé de nazis qui ont fui l’Allemagne mais ont conservé leurs obsessions, notamment celle de la race pure. Des villages sous la culture nazie. Des enfants placés dans des écoles bilingues où l’ordre règne, de même que le mépris de la différence, celle de l’autre à mille lieues des Sonnenmenschen, les surhommes vantés par l’aryanisme. Poursuite des recherches en génétique avec l’obsession de remettre dans l’ordre — le seul possible —, ce qui est trop petit, tordu, autrement constitué.

Le Médecin de famille, c’est Mengele. Un type propre sur lui, bourgeois, qui se rapproche d’une famille idéale pour mener sa quête : trois enfants dont Lilith, née prématurément, trop petite pour son âge ; une mère enceinte de jumeaux ; un père artisan fabricant de jouets qui sera tenté, un temps, par les promesses d’industrialisation de son cheptel. Ici, l’argent est facteur d’influence et l’on découvrira un réseau parfaitement organisé pour achalander les nazis en revenus, en médicaments et autres produits pharmaceutiques indispensables à l’expérimentation, en moyens logistiques propices à leur fuite.

Jouant de son ascendant sur une enfant malmenée par ses camarades d’école qui raillent sa petite taille, de son influence médicale auprès d’une mère qui veut le meilleur pour les siens, distillant subtilement dissimulation et non-dits, le médecin parviendra à étudier les membres de ladite famille. Il s’ingéniera à mettre en place des traitements tout en consignant avec un soin maniaque les remarques, l’évolution des patients, la façon dont ils supportent les médicaments. Le médecin est monomaniaque, obsessionnel, enfermé dans ses recherches. Il est aussi méfiant et repère  Nora Edloc — magnifique Elena Roger — qui l’espionne pour le compte du Mossad.

Dès les premières scènes comme tout au long du film, les carnets du docteur Menguele ponctuent l’histoire avec, en voix off, celle de Lilith qui commente les demandes du médecin, ses indications, son suivi.

Le Médecin de famille est un film fascinant. Parce qu’il vous place en témoin impuissante d’une histoire sordide, celle de la Seconde Guerre mondiale prolongée en Amérique du Sud. Parce qu’il rejoue l’injustice de ceux qui prétendent savoir et écrasent les autres sous le poids de leur morgue, de leur arrogance. Parce qu’il s’agit de s’arroger un droit sur le corps d’autrui tout en dissimulant ses intentions réelles. Sous couvert de recherche, il est question de violence, de domination, d’asservissement, d’expérimentation sur des cobayes humains. Révoltant !

Les acteurs sont très convaincants, l’histoire savamment construite et, même si quelques scènes manquent de crédibilité — l’effet mousse de la neige, les images lointaines de la voiture bleue parcourant en 3D chaotique une route au milieu du désert, l’arrivée d’un hydravion peu réaliste — Le Médecin de famille est un film à ne pas rater. Il se dit qu’il représentera l’Argentine aux Oscars 2014.

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