Joëlle Léandre

Joëlle Léandre

Une contrebasse posée flanc gauche sur le parquet du plateau éclairé par un rond de lumière. Face public. L’archet dépasse près des quatre cordes métalliques. Derrière, une chaise en bois noir. Une serviette éponge blanche. Quelques bouteilles d’eau par demi litres. Un pot de colophane peut-être.

La salle se remplit lentement et le public restera clairsemé dans les rangs. Muret, samedi soir, théâtre municipal, festival Jazz sur son 31 « au féminin ».

Joëlle Léandre salue la salle et s’apprête. Elle dit qu’elle n’a rien à dire — rien à « nous » dire. Elle soulève l’instrument, s’en empare, fiche la contrebasse au sol, la cale près d’elle. Elle jette un regard à ses notes d’improvisation. Cherche l’équilibre sur ses pieds. Se concentre.

Tension au visage, rictus, elle agite ses doigts et évalue la pression de l’archet. Elle accorde, s’accorde. Mouvements des yeux qui disent le présage, dedans. La recherche de ce qui va advenir. Gestes mécanisés comme autant de rituels de mise en train. Vérification des connections, des possibles, du mouvement qui lancera l’improvisation.

Ce n’est pas la joliesse sa quête. Pas plus que le beau. C’est l’urgence du mouvement musical. Le jaillissement et la spontanéité. Le risque aussi, celui que prend l’artiste sur le fil, mue par la richesse de son imaginaire et la force de son improvisation. Inspirée, peut-être, par l’énergie que la salle lui donne en partage. Une technique parfaitement maîtrisée qui offre l’ailleurs, le plus loin.

Joëlle Léandre joue, se joue, se met en jeu et ose. Visage sévère, grimaçant. Elle chahute son instrument, l’archet en outil caressant ou frappant. Claquement de cordes et distorsion. Aigus et graves profonds qui vous rejoignent au ventre. Et puis sa voix s’allie à celle de son instrument. Corps à cœur. Rapprochement des sons, des notes. Un nouveau lien se crée, émeut, à éprouver à l’instant, car, qui sait s’il reviendra au cours de l’épisode suivant.

Instrumentiste et instrument se lient, s’espacent, s’approchent encore. Corps voûté, comme enroulé autour de la contrebasse. Corps dressé, profitant de la distance avec le manche pour l’utiliser autrement.

Joëlle Léandre mue en pitre et nous dit, finalement, que le monde va mal. Elle maronne et marmonne en chantant, elle est drôle, salle conquise. Elle dit que ça n’est pas du jazz et qu’on s’en fout. Elle dit merci. Merci à celles et ceux qui sont là d’avoir osé ce concert, cette performance. Nous sommes quelques élus, ce soir, à partager le défi, à l’apprécier, à accéder à cette différence. À l’expérimentation qui jalonne le parcours de l’artiste.

Performeuse extraordinaire, bête de scène, artiste libre, Joëlle Léandre déroule son fil et vous laisse médusée. J’ai pensé à Iva Bittova, violoniste tchèque, pendant cette soirée, pour la force de la liberté avec l’instrument à cordes.

Le 29 novembre 2013, Joëlle Léandre joue Cascade, un spectacle de danse conçu avec la chorégraphe Cécile Loyer. Le 30 novembre, elle accompagne le danseur chorégraphe Josef Nadj, dans Sho-bo-gen-zo.
C’est à Auterive (31), dans le cadre du festival de danse Neuf9, salle Allegora.

 

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