Cla-ri-fier

Cla-ri-fier

Vingt-trois degrés et demi. Elle prend la route sous ce panneau météo affiché dans sa voiture bourrée d’électronique. Sa voiture qui sait tout, tout le temps : où elle se trouve, quel jour on est, le temps qu’il fait, la lumière extérieure pour allumer les phares au besoin, la quantité de pluie qui tombe pour balayer le pare-brise à la juste mesure…

Avec un tel engin, elle n’a même plus le luxe de se perdre tout à fait. Elle adorait ça, pourtant, se perdre. Oser une voie à un croisement et voir venir, laisser le paysage défiler, être surprise par ce qui surviendra au fil d’un décor nouveau. L’imprévu des chemins de traverse, les endroits inconnus où jamais encore elle n’était passée. Elle adorait ça, cet égarement de peu de risque. Ce jeu vers l’étranger, au-delà des passages obligés. Loin des voies toutes tracées par les connivences entre dessinateurs de cartes routières et usages locaux, sociétés autoroutières et calculateurs d’itinéraires.

Garder l’écran tactile éteint : voilà la solution pour errer à sa guise, à son rythme, sans être tracée à chaque instant et, partant, traçable par satellite.

À travers le verre légèrement teinté du pare-brise, elle observe le ciel dégagé, quoique tendant vers le gris. Ciel dégagé gris… Elle se dit qu’un truc ne va pas dans sa formulation. Ciel dégagé gris… contradictoire la tentative de description, non ?

Pas les mots… Mal les mots… Bizarres les mots ce matin…

Elle prend la route pour se rendre chez le dentiste. Elle sait ce qui l’attend et se demande si mal les mots du matin signifie stress à bord. Cerveau inquiet, corps aux aguets. La roulette en arrière-plan de ses pensées. La crispation à la mâchoire inférieure… Le stress, déjà ? Elle a à peine roulé pourtant. Là, sa voiture est bien incapable de lui dire son niveau de tension matinale.

Elle sourit en se rappelant qu’elle a désactivé les capteurs à pression du volant, parce qu’elle n’a pas envie qu’on lui rappelle de le tenir à deux mains, de s’arrêter prendre un café si elle relâchait sa tenue. Le vendeur de voiture pensait en faire un argument de sécurité convaincant. À son grand dam, elle s’en est moqué. Elle ne boit pas de café.

Elle se dit que ça va bien se passer ce matin. Une molaire à arranger. Lui, le geste sûr, obsessionnel du soin sans douleur, attentif et attentionné. Elle aimerait bien un homme comme ça dans sa vie. Pas un dentiste, non, un homme attentif et attentionné. Un délicat. Qui porte une véritable attention à l’autre, ami-e ou partenaire. Pas du genre bulldozer qu’elle a si souvent croisé au fil de ses rencontres, professionnelles ou amoureuses.

Tellement d’hommes engoncés dans leurs costumes, mangés par leur difficulté d’être sans masque, sans enjeux de conquête, de prise de pouvoir ou d’efficacité. Dans l’intimité, tant d’hommes qui oublient la préciosité de ces moments rares où l’autre est si près de sa vérité, défenses et déguisements sociaux défaits. L’autre dévoilé-e, offert-e, à nu. Fragile. Enfin, si fragile.

Elle se dit que ça ne doit pas être facile d’être un homme. Pas simple non plus d’être une femme mais ça, elle connaît. Complexe au regard des injonctions sociétales, de se vivre en quête de soi, de son authenticité. Être un homme sensible, délicat, réfléchi, cultivé… quand il s’agit, par ailleurs, d’être musclé, efficace au plan professionnel et amoureux, inscrit dans une case à cocher. De l’art de la contorsion…

Quelle connerie l’efficacité amoureuse ! Des hommes dopés au porno qui ne savent même plus aborder le corps de l’autre. Aller à la rencontre du grain de peau, avec candeur et gourmandise. Écouter les vibrations de la chair. Chercher à comprendre son rythme, sa patte. Mettre en mots leur désir, leurs envies. Jouer. Tout simplement jouer, donner et prendre, se repaître. Hommes piégés dans leur invulnérabilité factice se ruant sur leur partenaire. Conquérants de pacotille singeant des représentations jamais questionnées.

Jamais le Kama Sutra pour sa philosophie ? Jamais le Tao de l’art d’aimer ? Et dire que l’industrie porno pense avec intérêt aux applications de la réalité virtuelle… Pas gagné l’amour 2.0 aux pays des oxymores.

À travers son téléphone mobile connecté en bluetooth, elle cherche Lenny Kravitz, I Belong to You. Elle veut cette basse, fort dans son ventre. Elle veut la voix sensuelle. Le refrain aux paroles basiques. « I belong to you, and you, you belong to me too… »

Où sont les hommes ? Étrange heure du bilan dans sa voiture…

Elle fréquente des femmes, en nombre. Des femmes multiples, passionnantes et passionnées par leur parcours. Les errances de leurs vies et les défis qu’elles y relèvent. Des femmes drôles, qui partagent volontiers leurs questionnements. Leurs inquiétudes aussi. Sororité à l’œuvre. Des femmes créatrices. Qui osent et s’essaient. Autrement que pour être reconnues, d’emblée. Qui osent pour elles. Le reste si besoin.

Dans ce cénacle de femmes, quelques-unes en couple avec un homme, une femme. Des hommes, des femmes parfois. En amour, tout est possible. Mais les hommes seuls… ils sont où les hommes seuls ? Les hommes qui, comme elle, cherchent leur partenaire de jeu.

Cherche-t-elle vraiment ? Pas certaine. Elle se dit ça, ce matin. Alors qu’elle est en route vers chez le dentiste, elle se dit qu’il serait peut-être temps pour elle d’investir sa quête. D’arrêter de la penser et de la vivre. De cesse de tergiverser et de préciser ses attentes. Bégonia lui a dit la même chose récemment : quels sont tes objectifs ? Tu dois clarifier parce que sinon, tu vas continuer de rencontrer des hommes impossibles. Des bras cassés. Avec lesquels tu ne peux rien faire, rien envisager. Des petits garçons qui cherchent maman. Des hommes rongés de complexes qui surjouent… et pannent. Des hommes experts en rapidité d’exécution quand toi tu es tendance diesel. Des hommes qui te projettent en maîtresse SM quand tu es incapable de ça ! Qu’est-ce que tu veux ? Tu le sais ce que tu veux ?

Cla-ri-fier, tu comprends ? Si tu veux un amant, tu veux un amant. Mais tant que tu ne te le seras pas dit, ça ne pourra pas se passer. Si tu veux un mari, c’est pareil. Tu veux que je te coache… Tu veux ?

Finalement oui, elle va dire oui au coaching clarification de projet de Bégonia. Dès son retour de chez le dentiste, elle passera chez elle pour cla-ri-fier. C’est le moment.

Elle ne dira rien à sa voiture qui, une fois n’est pas coutume, ne pourra rien pour elle sur cette voie-là.

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