Cheminement

Cheminement

Il avait adoré ce monde merveilleux de l’adolescence où, dès qu’un adulte parlait, il sentait qu’il appartenait à un tout autre univers. Loin de celui des personnes dites grandes endormies sur leurs montagnes de conventions et la surcharge pondérale de leurs angoisses.

Un univers à part, avec ses codes de pensée et de conduite. Un univers où quelques rares choisis pouvaient accéder et se voir reconnus. Un état de grâce où violence et colère étaient ses alliés. La virulence du verbe aussi. La rage de s’arracher à un état d’enfance projetant vers une inconnue repoussante, la vie d’adulte.

Il avait peint ses cheveux, changé radicalement son allure vestimentaire, acheté des objets cloutés aux puces, percé ses arcades sourcilières. Il avait grandi, voulait que ça se sache. À défaut, que ça se voie. Il se sentait libre, fier, arrogant. Dans cet état de grâce, il voulait que rien ne change.

Cependant le temps de la vie de jeune adulte avait apporté son lot d’évolutions. Au look agressif et repérable avait succédé un code vestimentaire moins tranché. Il avait laissé pousser ses cheveux et gardé une mèche à glisser derrière l’oreille pour la maintenir hors de la vue. Il avait vu nombre de jeunes femmes réaliser ce geste qui l’avait séduit, il l’avait voulu pour lui. Pantalons cigarette, vestes désassorties achetées chez les fripiers, tee-shirt sans marque, quelques chemises claires. Doc Martens basses.

Son propos ne s’était pas calmé. En revanche après deux fractures du nez, il avait lâché la violence physique. Sa cloison nasale déviée posait dorénavant sur son visage un air de mauvais garçon assagi.

Adulte, il avait fait son chemin dans sa vie professionnelle improvisée du fait d’études avortées. Par goût de l’expérience et un certain conformisme dont il prendrait conscience un peu tardivement, il s’était installé en couple, marié à la mairie, avait vu le ventre de sa femme porter trois enfants dont deux seulement était arrivées au monde.

L’agressivité de son discours servait dorénavant sa carrière. Son compte en banque se voyait chaque mois alimenté d’une belle somme. Il buvait fréquemment des apéritifs et du vin, mangeait trop de viande et de salaisons. Avait arrêté la cigarette sauf pour les joints qu’il fumait chaque soir avant d’aller se coucher.

Son esprit de rébellion avait cédé le pas à un conformisme bourgeois avec lequel il vivait confortablement, ce qu’il détestait entendre dans la bouche de sa fille aînée, dorénavant en âge de faire la leçon à ses parents endormis qu’elle traitait sans ambages de pauvres morts-vivants.

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