Antoine B.

Antoine B.

L’été commence à peine. Un mercredi comme un autre si ce n’est que le soleil chauffe, enfin. Vous vous affairez à préparer votre déjeuner. Vous n’avez pas mangé ce matin. Pas faim, rentrée trop tard la veille, report d’un repas. Une habitude vous porte à écouter ce que dit l’organisme et à vous nourrir quand vous en éprouvez le besoin. Des dérapages, bien sûr, des trop pleins parfois et des soirées bien arrosées aussi.

Vous passez à table et vous installez devant une assiette colorée, jonchée de tomates, salade verte, graines germées, huiles mélangées, tofu, sauté de courgettes et aubergines. C’est appétissant et vous mangez avec appétit en buvant de temps à autres quelques gorgées d’un thé vert au jasmin.

Il est quatorze heures passées de quelques minutes et le téléphone sonne alors que vous mâchez un morceau de pain riz-sarrasin qui accompagne un bout de tofu aux olives, une parcelle de salade verte croquante, des graines d’alfafa. Avant de l’emboucher, vous avez soigneusement trempé le pain dans les huiles mélangées de votre salade estivale.

C’est une amie, alors vous décrochez la bouche encore pleine et la prévenez d’emblée que vous êtes à table. Elle aimerait sourire ou rire de vos mots, vous l’entendez, mais sa voix est grave. C’est une voix trop sérieuse qu’affiche cette femme enjouée dont vous connaissez les tonalités.

Elle va au but, sans louvoyer. Elle apporte une mauvaise nouvelle. Il s’agit d’Antoine. Antoine B. Un gamin de dix-neuf ans qui vient de mourir. Un ami de votre fils. Un de la bande de la petite enfance. Les bras vous en tombent. L’assiette et son contenu deviennent abjects. Décalés. Inopérants voire repoussants.

Images en cascade dans votre tête. Ses parents, les amis. Ses sœurs dorénavant en duo. La cruauté de la nouvelle. L’enfer qu’elle raconte. Absence de raisons à sa mort. Vous pensez et engrangez tout ça pendant que l’amie est au bout du fil. Vous ne savez quoi dire, les mots mangés par l’émotion. Vous ne savez comment réconforter, votre amour de l’autre suspendu par la torpeur. Vous voilà transformée en pierre. Sidérée, vous pesez une tonne et les mots peinent à faire sens. Parler ne sert à rien. Vous embrassez l’amie et raccrochez.

Seule à table, vous êtes dorénavant seule dans votre quotidien avec cette nouvelle monstrueuse jetée en pleine face. Qu’en faire ? Comment dire la mort ? La perte. L’injustice d’une vie qui renonce à dix-neuf ans. La dureté dans laquelle ce départ plonge une famille, les amis de l’enfant, les amis de la famille. Hébétée, vous repensez aux parents dans vos pensées il y a quelques jours. Vous leur envoyez une force dont vous sentez qu’elle vous manque déjà. Les larmes au bord des yeux vous cherchez une bougie que vous glissez dans un récipient en verre mauve. Vous montez dans votre bureau. Dénoncez l’absurde, l’immonde, le dégueulasse. Vous pleurez. Vos larmes semblent décalées, ineptes, mais vous sentez qu’elles soulagent et dénouent.

Une autre amie au téléphone. Vos voix démunies. Vos enfants saufs, Antoine quittant la scène en solo.

Vous grattez une allumette et enflammez la mèche. C’est pour toi Antoine. Pour un moment à passer avec toi.

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