Allumer le feu

Allumer le feu

— Fiction du réel —

Elle n’en peut plus. Du tout. Elle n’en peut plus du tout.

Les ennuis ont commencé il y a quelques semaines, non, quelques mois maintenant, il lui faut bien l’admettre. Elle l’a senti venir ce tournant. Elle l’a senti venir mais elle a cru que l’orage passerait, celui-ci comme les précédents. Une affaire de patience et de temps. Une affaire qu’elle essaierait de maîtriser autant que faire se peut. C’est ce qu’elle s’était dit quand le vent a fini par tourner, que le gros temps s’est imposé.

Sauf que l’orage a migré en tempête. Que le mauvais temps n’en finit pas de s’abattre sur elle. Qu’elle ne se sent plus la carrure face à ce tourbillon-là. Elle ne sait plus comment affronter. Comment résister. Tenir bon. Maintenir le cap. Braver les dégâts. Elle n’en peut plus.

Ses ennuis, c’est l’argent. L’argent qui manque. L’argent qui fuit. L’argent qui n’est jamais assez parce que, dans son budget, la part consacrée au logement est tous les ans plus importante. Le loyer augmente. L’énergie coûte cher. Elle est nucléaire et produit des déchets qui plombent les générations à venir — et peut-être la sienne compte tenu de tout ce qu’on ne dit pas sur le sujet ou que l’on transforme par voie de communication. Et le gaz de sa chaudière, acheté en Russie, revendu par une entreprise belge récemment rachetée par un groupe pétrolier dont elle n’a pas envie d’être cliente. Pas envie qu’on lui impose ça. Et l’eau. Les taxes locales. Et tout le reste…

L’argent qui manque. Les prix qui flambent, bien placés en peloton de tête, quand son salaire lambine et peine à suivre. Pourtant, pas de luxe dans sa vie. Du nécessaire et de l’indispensable. Elle a réduit au minimum les dépenses annexes. Il faut bien manger quand même. De la survie en somme, juste ça, elle travaille pour payer sa survie. Rien de plus. Plus jamais rien de plus. Parce qu’au moindre pas de travers, avalanche de retombées. Elle n’a même plus besoin d’une cascade de conséquences pour être en dette. Elle est endettée. Elle n’en peut plus.

Dix ans de crise dans son pays — bien plus en réalité — après dix ans de conversion à l’euro : un effet de cause à conséquence, elle se demande. Et qu’ils ne le disent pas que les prix sont restés stables. Qu’ils ne le disent plus tous ces bonimenteurs qui avaient promis juré craché qu’ils veilleraient au grain. Foutaises ! Jamais le logement n’a coûté si cher. Jamais la nourriture n’a été de si mauvaise qualité pour qui doit s’achalander dans les magasins discount. Et truffée de gras, de sucre, d’ingrédients vides de nutriments, de conservateurs et autres exhausteurs soupçonnés de toxicité. De la nourriture à rendre malades les mangeurs. À tuer la planète de trop de champs saturés de pesticides. Plus d’abeilles mais des plantes mutées, hybridées, leurs qualités nutritives réduites au fur et à mesure des croisements génétiques. Il faut que ça pousse et que ça rapporte tout ça. Vite et fort. Que ça nourrisse ? Pour quoi faire ? Qui se préoccupe des conséquences de ces dérives industrielles ? Elle se souvient des scandales récemment mis au jour : mayonnaise à l’huile de vidange, pâtes garnies au vieux cheval, œufs contaminés par un produit toxique… Et toujours de la communication massive pour dire que tout ça n’est pas si grave, pas si toxique, qu’on bouffe tout ça sans moufter ! Et pour tous ces scandales révélés, combien sont étouffés, tus, jamais chroniqués ? Qui sont ces gens dont le travail consiste à intoxiquer tout et tout le monde, elle se demande. Le monde entier à portée de leur folie collective. Elle regarde tout ça. Se demande. N’en peut plus.

C’est comme tout porter seule. Ça non plus elle n’en peut plus. Ça serait plus léger peut-être d’avoir quelqu’un sur qui compter au quotidien. Quelqu’un avec qui discuter des difficultés. Quelqu’un avec qui partager le labeur domestique. Quelqu’un avec qui envisager des vacances. Des voyages, qui sait. Quelqu’un à aimer. Alors ça, quelqu’un à aimer, ça la fait doucement rigoler ! Elle se dit que le couple ça n’est plus que dans les magazines et les émissions de téléréalité. Seulement là qu’on essaie encore de donner à croire au format de vie « idéal », la vie à deux, la vie de couple. Un homme une femme : il est grand beau jeune et musclé, elle est riche et siliconée. Parce que c’est une femme libre, elle est plus âgée que lui et ça ne pose aucun problème. Ils partent en vacances dans le monde entier, possèdent plusieurs villas ou descendent dans des hôtels de luxe. Ils portent les vêtements dernier cri, roulent en voiture hybride ou électrique. À travers eux, les médias font l’apologie d’un modèle outrancier, suicidaire, mais qu’importe! Il faut bien travestir la réalité pour que le rêve et la frustration du public de ne pas être de ce sérail-là continuent de rapporter des pages publicitaires qui paieront les salaires de la rédaction. Il faut bien omettre de dire que ces gens-là, ceux des unes, sont plus sponsorisés que des joueurs de foot. On leur offre une image et le décorum qui va avec parce qu’ils en font la promotion. Que cette promotion leur rapporte comme aux marques qui l’ont financée.

Elle n’en peut plus. De ces mensonges et faux-semblants. De cette exhibition du fric gagné sans se fatiguer par des personnages encore plus faux que leurs rôles médiatiques. Et son impossibilité d’échapper à ces icônes qui encombrent les imaginaires de ses congénères et véhiculent des standards de vie qui ne lui font pas envie, elle n’en peut plus. Pas plus qu’elle n’a envie de se faire réduire la poitrine parce qu’un algorithme lui aurait prédit un risque d’avenir. Pas plus qu’elle n’a envie de ces vêtements portés par des fillettes squelettiques. Pas plus qu’elle ne rêve de rencontrer tel acteur devant lequel elle se pâmerait comme une idiote d’une classe sociale inférieure… Inférieure parce que l’argent. Parce que l’argent manque quand d’autres se font « tout » payer et ne versent pas au pot commun. Elle n’en peut plus.

Alors les hommes, ils sont où les hommes dans sa vie ? Aux abonnés absents.

Et les quantités de paperasse à remplir, de justificatifs du moindre de ses mouvements à fournir quand il s’agit de déclarer son surendettement. Parce qu’à un moment, c’est trop. Elle ne fait plus face et la dette augmente. Et la banque rejette, se sert en frais toujours plus conséquents, pose des injonctions et des menaces recommandées — le sourire de solidarité de son facteur qui a bien compris la dure traversée bardée de courriers à contresigner. Les heures passées à lister, à compter, à ressasser et recompter. Les heures à mettre tout à plat, à retranscrire dans les bonnes cases d’un dossier long comme l’hiver. Une mise à nu. Sa vie nue. En chiffres. Une comptabilité d’elle-même réduite en colonnes de tableaux successifs pour dire tout ce qu’elle est. Ce qu’elle gagne et dépense. Ce qu’elle reçoit en soutien ou pension. Tout. Tout dire et justifier. Le prouver. Sur dossier. Les pages accumulées, les photocopies triées et organisées. Vérifiées. Tout pointé et relu avant d’être déposé. Un métier que sa précarité. Elle n’en peut plus.

Alors, quand un chanteur célèbre qui a mis son argent dans les paradis fiscaux décède. Quand la vedette se fait payer une cérémonie de chef d’état pour ses obsèques devant les caméras du pays. Quand des tas de gens témoignent de ce que cet homme a fait à leur vie avec des sanglots dans la voix. Quand les chroniqueurs oublient de relayer la face obscure dudit personnage, que sa plus récente femme confesse qu’elle a fini par s’y faire aux frasques du mari consommateur de femmes et de stupéfiants, elle craque. Elle craque de prendre en plein estomac la violence de ces gens de biens qui sont photographiés sous toutes les coutures pour montrer au bon peuple comme ils souffrent beau. Elle craque de ne pouvoir échapper à ce déversement d’images de personnes dont elle n’a cure. De gens qu’elle trouve profiteurs, exhibitionnistes de leur deuil, laids de leur commerce. Parce que peut-être que ça leur rapporte encore tout ça, elle se dit. N’en peut plus.

Si elle mourait demain, le président de la République n’en serait pas informé. Pas plus que son voisinage d’ailleurs. Peut-être ses ami.es et encore, elle n’en sait rien. Alors que le chanteur défiscalisant tout en profitant sans verser sa contribution, le président en a discouru. C’est un monde, elle se dit.

Elle va allumer le feu, comme dans la chanson. Elle a cette envie-là. Elle s’imagine, se voit le faire. Et faire du bruit. Elle va allumer le feu pour dire à ce monde comme la vie est rude pour elle. Et pour tant d’autres comme elle. Comment elle n’en peut plus de se sentir humiliée par ces gens de fortune qui ne connaissent rien de ce qui la traverse. Et comme elle tant d’autres qui se taisent et serrent les dents, loin de la ronde médiatique et de sa folie publicitaire. Les précaires, les invisibles chargés de tous les maux. Les laissés pour compte d’un monde qui ne prête qu’aux riches. Qui vit dans l’entre-soi et l’entregent. Un monde aveugle à la cruauté qu’il véhicule, à la violence qu’il assène à coups de papier glacé et d’interviews cyniques.

Ah oui, elle en rit maintenant ! Elle va allumer le feu et sortir de cette ronde infernale dans laquelle elle se meurt à petite dose, sans fard ni paillette. Sans vêtements de marques luxueuses ni quelconque sponsor. Elle, quoi qu’elle fasse, personne ne paie pour elle.

C’est elle qui paie. C’est elle qui trinque. Elle qui n’en peut plus.

Elle frotte une allumette. Allumer le feu…

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