#Défi d’écriture : le partage !

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Ça fait longtemps qu’il rêve de ça.

Ça fait longtemps qu’il rêve de ça.

Changer le programme, être celui qui fixe les activités, qui donne les impulsions.

Il en a parlé à son jeune frère, Théo qui n’a encore que dix ans. Il a tout de suite vu qu’il était d’accord. Théo le suivrait partout depuis la mort de leur mère, c’est lui sa référence, son aile sous laquelle se réfugier. Ils ont fait attention de ne rien changer à leurs habitudes, surtout n’éveiller aucun soupçon chez leur père, ne susciter aucune question. Il entend déjà la voix de son père qui surveille, qui mesure chaque geste, qui inspecte chaque oeillade échangée, qui a peur de tout pour eux maintenant. « Ah, bon tu mets des vêtements dons ton sac à dos ? Tu vas dormir chez un copain ? Tu sais que tu m’en parler avant ? etc. » 

Non, ils n’ont rien mis d’autre dans leurs sacs que ce qu’on leur demande pour le collège et le lycée. Trousse, agenda, cahiers, et un manuel d’histoire. La prudence comme règle de survie.

Et maintenant, ils sont là, devant la Seine, large, sereine et impassible, qui charrie les éclats orange du ciel de l’aube. C’est un long silence entre eux. C’est inutile de parler, ils savent qu’ils ne reviendront pas ici. Cet instant c’est le moment où chacun imprime en lui la dernière sensation pour mieux tourner le dos et s’éloigner.

C’est une aube mystérieuse, qui mêle à ses nuages en lambeaux une lumière d’eau, Jules sent que la lumière sera vive aujourd’hui. Il se souvient du titre d’un roman qu’il a aimé La promesse de l’aube, il n’a jamais aussi bien senti combien ce titre est juste. Oui, l’aube lui fait une promesse, une sacrée promesse même. Ils vont vivre ailleurs, loin du tyran. Une promesse de renouveau, comme un printemps. Il devine que sa prof de français trouverait qu’il aligne les clichés et ça le fait sourire. Théo voit son sourire.

  – Pourquoi tu souris ? Tu es content ? 

– Oui, très content, ça va être bien.

– Si tu le dis, moi je te crois.

Ils continuent de marcher le long de la Seine. Quand ils arrivent quai de la mégisserie, Théo se plaint d’avoir envie de faire pipi, c’est urgent. Jules sait que c’est trop dangereux d’entrer dans un café, deux enfants, à cette heure-ci, c’est louche, même s’ils ont leur sac d’école sur le dos. Il pourrait dire à Théo de pisser contre une voiture, mais il sait qu’il est pudique, jamais il n’osera. Il réfléchit. Il pense que sa marraine habite à deux rues, il ne la voit pas souvent, mais il l’aime bien et c’est réciproque. Ça peut se tenter. Il entraîne son frère dans les rues parallèles et perpendiculaires, tourne plusieurs fois à gauche, traverse deux grosses artères et parvient à la porte cochère qu’il reconnaît immédiatement. Il sonne à l’interphone, Eve lui répond d’une voix étonnée.

– Oui ? Jules ? Qu’est-ce que tu viens faire ? Je t’ouvre.

Il pousse la porte, son frère s’engouffre derrière lui. Quatre étages à monter, pas d’ascenseur. Elle est là, dans l’embrasure de la porte. Elle a enfilé un gilet en grosses mailles sur un T-shirt XXL et s’est coiffé d’une pince en plastique.

– Ben, qu’est-ce que vous faites là les garçons ?

– C’est Théo qui a besoin d’aller aux toilettes, c’est urgent.

– Pas de problème.

Elle lui montre la porte au bout du couloir encombré de tapis, de statuettes et autres souvenirs de ses expéditions lointaines.

Elle fait entrer Théo dans son bureau.

– Excuse-moi, mais j’étais en train de ficeler un reportage, je ne peux pas vraiment m’arrêter maintenant, tu comprends ?

Il hoche la tête. Elle est comme ça, les gens n’interrompent pas sa trajectoire, elle fait ce qu’elle estime nécessaire. Elle passe avant.

Il la regarde, elle est assise bien droite devant l’écran de son ordinateur, un grand verre de thé fumant à sa droite, des papiers et des carnets tout autour d’elle. Elle tape à un rythme soutenu, revient très peu en arrière, elle sait où elle va. Le soleil entre dans la pièce, le même que celui qui les a accompagnés en bord de Seine, une trainée orange qui caresse le clavier et les mains d’Eve.

Pendant ce temps, Théo sort des toilettes, il ne résiste pas à faire un tour dans l’appartement. Il n’est jamais venu ici, son frère et Eve se voient peu, souvent elle l’invite dans un restaurant de leur quartier. Jamais elle ne leur a proposé de venir passer un moment chez elle, ni pour un goûter, ni pour un anniversaire. C’est un appartement avec quatre pièces, un couloir, des recoins. Beaucoup d’objets qu’il n’a jamais vus, des photos et des cartes sur les murs et là, dans une minuscule pièce où s’entasse du linge, des serviettes et des draps, un poster géant qui occupe tout le pan de mur. Une photo très colorée, des sacs d’épices, d’olives, des piments et même des sablés. Il passe son doigt d’un sac à l’autre et met ensuite son doigt à sa bouche, il ferme les yeux. Il aime les olives, oui les olives que ramenait sa mère le dimanche quand elle s’arrêtait chez le Grec, des Crétoise, il croit se souvenir qu’elle les appelait comme ça. Il sent que les larmes montent. il rouvre les yeux. Jules et Eve sont à côté de lui. Eve lui prend la main.

– Ça te donne faim toutes ces couleurs, moi aussi ça m’ouvre l’appétit. Venez, les garçons, je fais une pause et on prend un vrai petit-déjeuner.

Elle les installe dans la cuisine, sort une baguette entamée, une barquette de margarine et un pot de confiture, 

– Je n’ai que ça mais on va partager, je ne pouvais pas prévoir que j’aurais de la visite.

Elle se met à rire, ses dents brillent.

– En fait, je suis super contente de vous voir, mais y a pas école aujourd’hui ?

– C’est la grève, c’est bloqué.

Jules lance un regarde d’admiration à Théo, bien joué.

Eve grommèle une phrase que le craquement de la baguette grillée avale. Quelle importance ? Ils ne sont pas bien ici ? Ils ne font de mal à personne. Juste la vie qui se déroule et offre de nouvelles perspectives.