L’Œuvre sans auteur

L’Œuvre sans auteur

Kurt Barnet est enfant dans l’Allemagne qui se nazifie. En 1937, sous l’influence d’une propagande menée tambour battant, bien des artistes sont réputés produire un art dégénéré. Il y a des critères du bon goût et de l’esthétique, un point c’est tout, et il importe de le transmettre à la population.

Kurt visite un musée de Dresde en compagnie de la tante Elizabeth. Sensible, fantasque, elle lui confie son goût pour ces artistes mis à l’index dont les travaux la touchent. C’est un secret que le peintre en herbe qu’elle voit en son neveu doit garder pour lui.

La société allemande entre dans l’obsession d’une race pure, de citoyens exemplaires et les diagnostics pour déviance, schizophrénie, débilité mentale sont sans appel. Plutôt que d’entretenir ces humains qui ne serviront en rien le régime, autant les stériliser, voire les exterminer. C’est, hélas, le sort qui sera réservé à la fragile Elizabeth, arrachée à sa famille par le personnel d’un centre d’internement psychiatrique. La jeune femme sera malmenée par le professeur Seeband (Sebastian Koch, parfaitement glacial, obsessionnel et cynique) qui décidera de son exécution.

Et l’on comprend assez tôt, dans cette fresque de 3 h qui traverse 30 années, le traitement mélodramatique de l’histoire…

La Seconde Guerre mondiale est brièvement abordée : bombardement de Dresde sous les yeux de l’enfant, mort de deux oncles au front, père stigmatisé et déchu professionnellement pour n’avoir pas rejoint le parti nazi suffisamment tôt… Le sujet est ailleurs, il s’agit de l’art. L’art après l’horreur et peut-être est-ce l’une des questions du film : comment créer après le nazisme ? Et, partant, quoi créer ?

Kurt (Tom Shilling) grandit et son Allemagne est passée à l’Est alors qu’il est adolescent. Il apprend l’art selon les critères du réalisme socialisme, s’éprend d’une jeune femme apprentie modiste qui se trouve être la fille du professeur criminel.

Le couple se forme, finit par se dévoiler à la famille d’Ellie (Paula Beer) qui tente de tenir tête à son père particulièrement retords et inquiétant. Kurt peint et l’on sent bien qu’une part d’expression personnelle lui manque dans cette application esthétique du dogme. Il gagne toutefois la reconnaissance de ses pairs, se voit confier la réalisation de fresques à la gloire du communisme triomphant. Mais Kurt s’ennuie.

Le temps viendra pour le couple de passer à l’Ouest où l’art se vit différemment. De même que les parents d’Ellie se feront transfuges, parce que le professeur est menacé par la perte de son soutien au KGB.

Les beaux-arts de Berlin accueillent Kurt. Alors que la vie de « réfugiés » commence pour les jeunes amoureux, le personnage d’Ellie disparaît peu à peu de la narration. Elle devient une femme attentionnée, aimante, dédiée à l’art de son compagnon, et dont le seul projet de vie semble être celui de la procréation — et là, je me demande pourquoi l’art cinématographique se complaît dans la reproduction de clichés si réducteurs : derrière chaque grand artiste, une femme, blablabla…

En proie au doute, à une quête un peu désespérée d’un art moderne, provocateur, novateur, absolument singulier, Kurt suit des enseignements, passe des nuits sans rien oser, cherche une voie, pas la bonne selon l’un de ses professeurs qui compte. Mais, comment créer avec les horreurs de la guerre plein les yeux ? Quoi dire ? Faut-il faire beau ? Comment exprimer sa sensibilité ébranlée ?

Revient la photo qui trouble Kurt par son réalisme, par les émotions des photographiés qui traversent la pellicule alors que la peinture ne semble pas pouvoir produire une telle intensité.

C’est dans un savant mélange de photos reproduites en peinture, parfois associées en une sorte d’accumulation, que Kurt trouvera une voie, la sienne, celle qui fera son succès. Ce faisant, il montrera à quel point il est porteur de son histoire familiale. Comment, à son insu, il connaît l’auteur du drame qui a fait disparaître sa tante — son beau-père, fanatique, qui aurait souhaité un amour moins dégénéré pour sa fille. C’est par son art qu’il met en scène et rassemble victime et bourreaux — sans appréhender le passif qui lie ses associations. Pourtant, la découverte d’un tableau reproduisant une photo de Kurt dans les bras de sa tante, traversé par le portrait du professeur et de son chef nazi rendra le beau-père totalement fou.

« Tout ce qui est vrai est beau » disait Elizabeth. Il se trouve que l’œuvre est vraie.

L’Œuvre sans auteur est un film de Florian Henckel von Donnersmarck, inspiré par le parcours du peintre allemand Gerhard Richter. Réalisé en deux parties, l’ensemble est sensible et touchant. Il aurait pu gagner en intensité s’il avait été débarrassé de ses clichés et d’un traitement plutôt manichéen. Le personnage de Kurt aurait, quant à lui, mérité d’être un peu plus incarné.

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