Yvonne 1/8

Yvonne 1/8

Yvonne est une nouvelle en feuilleton. Elle fait partie d’un recueil auquel je travaille autour de deux thématiques dont je parlerai un jour — quand le livre sera sur le point de paraître.

Dans la salle de restaurant du centre de vacances où elle est installée, Yvonne profite du petit déjeuner pour confier à ses voisines et voisins de table que son mari l’a quittée il y a aujourd’hui six ans. Sa voix est ferme, assurée, sans émotion débordante. Cependant elle laisse volontiers planer le doute : son mari l’a-t-elle quittée pour continuer le chemin de sa vie ou bien s’en est-il allé reposer au cimetière ?

Autour d’Yvonne, ses camarades de table affichent un air triste pour certains, compassionnel pour d’autres, insignifiant aussi. Elle observe. Elle les observe et se repait de ce culte du tragique et du malheur que la société tient pour valeur. De cette jubilation affichée à cultiver la douleur, étalon des humains martyrs de leur condition de mortels coupables.

Mais certains ont visiblement autre chose à faire que de plaindre Yvonne et ce matin, elle aime mieux ça.

Veuve d’un technicien de l’ancienne grande entreprise EDF-GDF (électricité de France-gaz de France), décédé à la veille de sa retraite d’un accident professionnel, Yvonne vit de la pension de réversion de feu son époux et des dividendes que la prime d’assurance lui a permis de générer. À l’époque de Charles, mourir au travail, qui plus est du travail, valait son pesant d’indemnités.

Les enfants étaient grands lorsqu’Yvonne se retrouva seule. Jean-Robert, l’aîné, vivait en région parisienne où il enseignait la physique dans un lycée de banlieue. S’il se plaignait parfois de son travail,  c’était sur l’administration que ses remontrances tombaient volontiers violemment. Rarement sur les enfants, même si certains, aux dires de Jean-Robert, auraient mérité le camp de redressement. Il ne s’était jamais marié, profitait de ses grandes vacances pour parcourir le monde et œuvrait alors dans des ONG éducatives en Amérique du Sud, en Afrique et, depuis peu, en Russie. Jean-Robert se disait accompli, trouvant à l’étranger ce dont son travail français le laissait à jeun. (…)

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