Urgences

Urgences

C’est un jour férié. Un jour où les médecins vaquent loin de leur clientèle. Un jour où l’hôpital reste le seul endroit où déposer peine et douleur.

C’est une ville de moyenne densité. L’hôpital y est périphérique, inaccessible sans voiture. Le bus peut-être mais, un jour férié…

Tout juste après 9 h, tout au plus 5 cas patientent sous les écrans diffusant BFM TV. La météo est étrange : du soleil sur la France sauf sous une bande de pluie traversant le pays du nord au sud, fraîcheur garantie. Le journal en continu annonce une marche blanche aux Sables-d’Olonne, hommage aux sauveteurs disparus en mer.

La première heure est calme. Les patient.es se succèdent toutes les 10 minutes environ, le flux est gérable. L’un a un doigt passablement gonflé. Un autre des douleurs dans la poitrine, un goût de sang dans la bouche. Un autre encore a l’épaule cassée, immobilisée, mais la douleur est intenable.

Arnaud est l’infirmier d’accueil. Professionnel, prévenant et aimable, il assure le premières vérifications : tension, rythme cardiaque, température corporelle. C’est lui qui évalue le degré d’urgence de l’urgence. Lui qui alerte les services ou laisse l’informatique empiler les dossiers des patients, selon la pathologie détectée à leur inscription. Ensuite, les équipes se répartiront les patient.es. Chacun.e sera appelé.e en fonction de son urgence, du service à mobiliser.

Les premiers enfants arrivent. Une fillette porte une bassine devant elle. Son père la précède, cheveux grisonnants, tatouages au cou. Elle se plaint de douleurs au ventre. Elle a envie de vomir mais rien ne vient. De temps à autres, elle tête un biberon d’eau. Elle a 7 ou 8 ans. Peu de langage entre eux. Le père est perdu dans un jeu de son téléphone. La petite patiente. Il sort fumer une cigarette et demeure à vue, derrière la vitre, afin que l’enfant garde le lien avec lui. Cigarette et téléphone.

Une ambulance dépose un.e patient.e via l’accès réservé. Arnaud doit l’enregistrer.

Un homme passe les portes coulissantes de l’entrée. Sa main gauche ensanglantée glissée dans un sac en plastique. On dirait un rôti mal ficelé. Parmi les personnes présentes dans la salle d’attente, certaines détournent le regard, haut-le-cœur. D’autres voudraient, toutes affaires cessantes, qu’on le prenne en charge. Il est tranquille. Dit qu’il n’a pas mal. Il est tombé en tenant un verre à pied. Ce sont des bris de verre dans sa main. Il est 10 h 30 : son verre était-il chargé d’alcool ?

Un groupe de 4 jeunes, 3 filles cheveux longs et 1 garçon, barbe casquette à l’envers. L’une d’elles est en béquilles. Une autre a le ventre à l’air sous son tee-shirt si court, perfecto entrouvert sur pantalon caleçon. Il fait 14 °C dehors. Ils ont l’air de connaître les lieux, de savoir comment cela fonctionne ici.

Le père rentre et, avec lui, une odeur de cigarette froide, tout juste fumée, envahit l’espace.

Une mère, sa petite téléphone en main, 2 sacs aux bras. Une fillette sur un fauteuil roulant, cheville tordue la veille. Un bébé de 14 mois déjà venu pour ses 7 mois. Deux hommes d’origine britannique, un couple d’origine allemande, 3 hommes : le père, le fils, l’ami de la famille. Le ballet devient constant, Arnaud demeure affable.

12h10 : l’hélicoptère jaune s’élance dans le ciel.

Un homme aux tempes grisonnantes pousse une femme cheveux courts orangés au henné assise dans un fauteuil roulant de l’hôpital. Comme on trouve des chariots à bagages aux entrées de l’aéroport, ce sont des fauteuils roulants à disposition qui accueillent ici les arrivant.es.

Polo jaune, chaussettes et short noirs, il boite et débarque du terrain de foot. Sa mère l’accompagne qui affiche sa désapprobation au regard du monde installé dans la salle. Aucune compassion de l’adulte.

Un bébé pleure, il a été vacciné la veille, la fièvre est forte. Arnaud essaie de l’apaiser, en vain. Les pleurs cessent aussitôt que sa mère sort du bureau des admissions.

L’infirmier annonce un délai d’attente de 2 h pour les urgences non vitales. Il invite les personnes à aller déjeuner, elles en ont le temps…

Elle parle fort de son mari, cancer des voies biliaires, mal en point ce matin. Il est sous chimio.

Une femme sort des urgences, robe de chambre taupe (ou manteau léger), claquettes aux pieds, tatouages aux cuisses, mollets, pieds. Sa lèvre supérieure est percée d’un anneau. Elle porte une bague large au pouce gauche. Sac en bandoulière, téléphone en main. Trois étoiles bordent son œil droit.

Le père de la petite nauséeuse s’agace. Ils attendent depuis plus de 2 h maintenant, c’est très long ! Il ronge son pouce, toujours avare de mots à échanger avec sa fille.

Ce jour-là, 83 services d’urgences sont en grève dans le pays. Des services harassés, aux moyens constamment diminués, la pression quotidienne usant les corps de métiers, forçant les arrêts maladie en cascade d’un personnel à la conscience professionnelle passée à la lessiveuse.

Drôle d’époque où le monde du travail pressurise, tord, use et abuse, pousse au suicide. Il est grand temps de changer de traitement.

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