Quatre heures quarante, le vent

Quatre heures quarante, le vent

Elle émerge de sa nuit. S’étire dans son lit. Ses bras revêtus de manches courtes goûtent l’air frais de la chambre. Elle les glisse sous la couette et s’installe à nouveau sur le côté gauche, ses jambes repliées, fœtus devenu adulte. Le lit est chaud, délicieusement chaud, elle en sourit.

Elle écoute le silence et se souvient qu’un son sourd l’a tirée du sommeil. Quelle heure peut-il être ? Tôt. Tôt avant l’horaire prévu pour la mise en route de sa journée. Trop tôt sans doute. Elle referme ses yeux mais se sait reposée. Sommeil difficile à solliciter à nouveau, elle en convient. Si elle ne se rendort pas qu’importe, elle veut quand même prendre le temps de flâner dans son lit en une sorte de grasse matinée matinale.

Elle ose à nouveau un bras en dehors de la chaleur et saisit le vieux téléphone mobile qu’elle a conservé pour sa fonction de réveil. Elle enfonce le bouton d’allumage. Patiente pendant que l’appareil prend son temps. Alors qu’il envoie son bip signalant l’absence de carte mémoire, elle sait qu’elle pourra lire l’heure. Elle plisse les yeux, la lumière est trop franche. Quatre heures quarante, distingue-t-elle. Elle enfonce à nouveau la touche qui déconnecte le réveil et économise sa batterie. Quand elle l’allume et l’éteint à ce rythme, elle le recharge moins d’une fois par mois.

Elle s’allonge sur le dos, rencontre d’un talon un pan de literie fraîche, déplace aussitôt le pied vers le tissu demeuré chaud. Un plateau garni d’un petit déjeuner savoureux se dessine dans son esprit. Œuf coque, pain de sarrasin, beurre doux baratté, un pot de thé vert légèrement iodé, une serviette de coton coloré, une tasse translucide et une assiette, couteau, cuillère et rondelles de saucisson. Elle se demande quelle faim saugrenue la porte vers cet imaginaire. Œuf et saucisson, petit déjeuner au lit quand elle aime manger à table. Un repas au lit, ce serait renouer avec la maladie. Avec l’impossibilité de se lever, corps noué et noueux, douleurs chevillées, nausées sans compter.

Le son à nouveau. Elle reconnaît, tout près de son lit, les fers des gonds rouillés qui se frottent tandis que le volet est mu par les bourrasques. Elle écoute le souffle de l’air dehors. Son frottement à travers les branchages – plus guère de feuilles ces temps-ci. À nouveau le son sourd. Elle décide d’attacher le volet pour arreter son bruit. Elle doit se lever. Réfléchit à la meilleure stratégie pour faire au plus vite sans greloter. Elle pousse la couette, sort du lit d’un trait, ouvre la fenêtre, tire le volet à elle, fixe son crochet dans l’anneau, referme la fenêtre et se jette sous la couette. L’opération aura duré quelques secondes. Son cœur bat la chamade, elle n’a pas eu froid.

Elle se pelotonne sous la couette, position de côté, repli des jambes. Elle tremble mais ce n’est pas le froid, elle en est certaine. Elle s’amuse de sa vigueur, se sait incapable de se rendormir é l’état, mais veut prolonger encore cette sensation apaisante de la chaleur retrouvée.

Elle se rendormira et rêvera de mouvement, d’un déménagement à l’autre bout du monde. Lorsqu’elle s’éveillera et se décidera à se lever cette fois, elle gardera tout au long de sa journée l’image du camion, double battants ouverts, dans lequel les déménageurs entreposaient délicatement les cartons remplis de ses affaires. Elle en supervision des mouvements de chargement, sereine, heureuse.

Autour de la maison, le vent.

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