Plus jamais la Méditerranée

Plus jamais la Méditerranée

Front de mer. Mistral dans les oreilles. Elle se dit vent d’autan peut-être, parce qu’elle ne sait pas, au fond, où s’arrête le mistral et où prend l’autan. Elle extrait son mobile de son sac à main, appelle l’application de notes et saisit, pouces au clavier, la question à approfondir.

Elle n’aime pas les questions sans réponses. Trop de ça pendant l’enfance. Trop de ce mystère de l’explication impossible qui la laissait bancale, insatisfaite. Son intelligence négligée, son avidité d’apprendre contrariée. Et cette crainte de sa connaissance racornie qui la poursuit, des années plus tard. Encore. Toujours. Elle sourit, se moque d’elle en pensées.

Elle tourne autour du phare les yeux rivés au ciel et regarde les mouettes virevolter. Se jouer des tourbillons du vent. Leurs cris. Si singuliers les cris de ces oiseaux-là. Elle se dit qu’elle voudrait ça chaque jour. Dans son paysage sonore des mouettes riant. Elle réfléchit un instant aux lieux qu’elle a déjà rencontrés, aux lieux qu’elle aime déjà, parés de mouettes. C’est important les mouettes pour elle.

Elle pense à l’océan. À la côte atlantique. Elle voit la dune. L’effort pour gagner la plage. L’océan de pins vers les terres, l’Atlantique vers le large. Le vent chargé d’iode. Le ressac et son fracas envahissant.

Elle pense à ce nom d’un groupe, il y a longtemps : le cri de la mouette.

Le vent d’ici, celui de la Méditerranée, n’est pas le même qu’à l’océan. Elle le trouve peu stimulant. Inquiétant même. Presque lénifiant pour elle, tandis que les embruns de la côte ouest la revigorent comme nulle part ailleurs.

Le vent d’ici…

Elle redoute qu’il charrie vers la côte les cadavres des migrants qui, jour après jour, quittent l’effroi de leur territoire pour celui, plus grand encore, de la traversée maritime. Pays en guerre. Enjeux pétroliers. Religieux. Vente d’armes qui détruisent pour faire reconstruire et voir fleurir le business. Conflits de vieilles lunes toujours capables de mettre à feu et à sang des populations civiles victimes de stratégies immondes.

Peuples asservis. Avenirs assombris. Questions de survie.

Incertitude du lendemain qui rend prêt au moindre pire pour trouver la force de braver tous les dangers. De la mafia des passeurs aux viols des femmes pendant le périple. Dans les camps de réfugiés aussi. Le sexe et le ventre des femmes comme hors d’elle. En possession d’autrui. De l’homme plus fort. Brutal. Propriétaire de ce qu’il ne détient pas mais s’arroge. Traverser ça et supporter ensuite le risque que l’embarcation dérive, coule, tempête inopinée. Voir les autres passagers chavirer et tenir bon. S’accrocher encore une fois. Encore un peu. Tenir bon à jamais. Avec la possibilité d’être refusé-e aux frontières d’une terre qu’on croyait d’accueil, expulsé-e quand bien même on aurait pu passer. Le danger accroché au risque en un chapelet à misère de la migration contemporaine.

Elle pense à eux. À elles. Mères inquiètes. Un enfant ou plusieurs à sauver de l’horreur. Fuir les bombes. La famine. Les épidémies. L’âpreté d’une vie qu’elles n’ont pas souhaité ainsi. Danger imminent. Peur constante. Des nuits en fragments de bombes. Éparses. Explosives.

À elles, étudiantes. Des projets plein les rêves. À leur envie de vivre et de rire ailleurs. À la force immense qui les incite à partir. À s’enfuir. Aux désirs qu’elles abandonnent dans la fuite à mort.

Elle pense à toutes ces vies prises par les bombes, par les eaux, par la magouille cynique. Elle pense à celles et ceux que la guerre broie menu. Qui, s’ils en reviennent, en sortiront transformés à jamais. Vieillis. Les rêves écrasés sous le poids des absences. Leur quotidien effrayé pour des mois de sons à apprivoiser. De cœur à calmer quand il sautera sous les côtes parce que le danger est là, tout près. Près à en crever.

S’abstraire de l’existence parce qu’en tentative de survie. Et que la survie exige. Et ces pays prétendument développés qui laissent ces gens filer sous leurs yeux.

Qui a dit qu’en cas de conflit les populations civiles se devaient de rester chez elles à attendre le pire ? Qui a décidé de condamner à mort celles et ceux qui se sont vu imposer des stratégies de conquête les privant de leurs moyens de subsistance ? Qui fait de l’argent sur le dos des civils ? Qui vend les armes et approvisionne les combattants ?

Questions sans réponse. Encore sans réponse… Enquêter. Mettre en mots. Comprendre. Nouvel appel de notes dans le téléphone.

Elle soupire. Passe une main sur son regard voilé. Se demande ce qu’elle peut faire, elle, pour soutenir et aider. Pour dire sa solidarité avec celles et ceux qui s’enfuient. Dorénavant déportés vers la Turquie en un marché sordide conclu par les pays européens. Dire sa honte aussi. Tenir la misère loin des yeux. Loin des frontières. Payer chèrement le tri et l’exil de populations qu’on ne veut pas accueillir sur son territoire. Bafouer le droit à une existence digne.

Mais elles, eux, comment vont-ils survivre à ça ? Comment supporter ça ? Ce traitement inhumain de leur destin imposé par d’autres tout du long. Quand elles et ils risquent tout et que, d’un bureau à un autre, d’aucuns décident des bâtons à rompre leur avenir, depuis la chaleur cossue de bureaux européens. Comment tenir bon face à l’adversité ? Confronté-e au non respect du droit fondamental d’asile, comment ces personnes vont-elles se remettre d’avoir été quantité négligeable au regard des pays riches quand le leur est dévasté. Des pays qui érigent des murs. Des codes incompréhensibles pour éviter de faire une place. Incapables d’accueillir.

Elle se demande comment l’Europe en est arrivée à ce degré d’horreur. Comment les représentants des pays d’une prétendue union se sont arrogé le droit de mettre au rebut des milliers de personnes. Comment une telle inhumanité…

La honte. Oui, la honte, vraiment, d’appartenir à ce peuple qui dit non au sauvetage de sœurs et de frères.

Elle essuie une larme roulant sur sa joue. S’entend renifler. Au-dessus d’elle, les mouettes. Toujours les mouettes.

Alors, c’est maintenant une évidence pour elle. Jamais plus elle ne mettra un orteil dans l’eau de la Méditerranée. Jamais plus elle ne s’autorisera du bon temps dans une mer qui a charrié tant d’avenirs incertains. Tant de cadavres. Autant de vie prises de façon éhontée à des personnes qui, pourtant, faisaient tout pour se vivre tête haute. Pour bâtir après le cauchemar une suite pleine de matins et de mouettes rieuses.

Une vie d’être humain qui se fait une place dans le monde. Mais, jour après jour pourtant, cette place refusée par d’autres aux journées confortables, à l’avenir assuré.

Plus jamais elle ne regardera cette mer comme si rien ne s’y était passé. Comme si personne n’avait disparu dans ses fonds.Comme si ces eaux étaient limpides.

Plus jamais la Méditerranée.

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