Nuit parisienne

Nuit parisienne

Une heure du matin. À cette heure-ci à Paris, le retour en métro avec deux changements est compromis. Je gravis les escaliers, passe devant la Fémis, attrape la rue Custine et rejoins le boulevard Barbès.

Les rues sont calmes. Les avenues traversées de quelques scooters et d’automobiles qui respectent scrupuleusement la signalisation routière. Peu de vélos, quelques piétons qui, comme moi, avancent tranquillement à travers la ville.

Je croise des passants tantôt seuls, tantôt par deux ou trois. Quelques poussettes. La capitale est tellement moins bruyante qu’en journée. Tranquille. Peu fréquentée.

Gare du Nord, je reconnais sur la droite un hôtel dans lequel j’ai séjourné l’année passée. Week-end touristique agité, magnifique exposition Hiroshige. Le boulevard Magenta est peu peuplé. Deux clochards, femme et homme, avancent hébétés sur le trottoir. Elle pousse un chariot de supermarché chargé de choses informes. Il la suit, cigarette fichée entre les lèvres, une robe de chambre en mousse grège passée pour manteau. Où vont-ils ? Dans quel monde sont-ils ?

Le boulevard s’étire sous mes pas. Une heure trente. J’ai à peine croisé une soixantaine de personnes. Aucune agressivité, aucune menace. Paris est comme je l’ai laissée quelque vingt ans plus tôt. Une ville à vivre la nuit comme le jour, sans différence, sans retenue. Avec bien moins d’agression sonore la nuit.

Place de la République. Je prolonge Magenta en direction du boulevard de la République. Croise deux hommes. L’un lance un « Bonsoir Madame, vous êtes charmante. » Je poursuis mon mouvement vers l’avant en glissant un geste approbateur. « Prenez soin de vous, chère Madame. » Sans me retourner, je salue d’un signe de la main, tandis que l’acolyte du poète lance un « Prenez soin de votre sac à main Madame. » Pas besoin qu’un homme me fasse la leçon. Pas besoin qu’un homme instille quelque inquiétude dans mon esprit. Je connais le chemin et ne crains rien, rentrez chez vous Monsieur, je suis entre mes bonnes mains. C’est ce que je pense, pas envie de le rattraper pour le lui dire.

Plus loin trois clochards sont allongés au pied d’un immeuble de la place. Deux dorment tandis que le troisième fume une cigarette. Échange de regards. Je me demande si l’on dort par quart dans la rue. Je me demande comment on dort dans la rue. Comment on peut s’abandonner au sommeil à la vue de tous, parmi le bruit, les passants et les véhicules.

Je passe la vitrine d’Habitat éclairée en cette heure tardive et me demande si le style suédois qui a envahi la planète a également gagné ce fabricant aux meubles en bois naturel, design sobre, prix moins épuré pour autant. Dans le prolongement, le Crowne Plaza indique que son restaurant reste ouvert pendant les travaux. Vitrines couvertes de palissades esthétiques. Je me sens spontanément réconfortée, c’est une nouvelle importante.

Au bout de la place, au tout début de l’avenue de la République, deux clochards dorment devant un kiosque à journaux fermé de jour comme de nuit. Pas de quart pour ces deux-là, homme et femme, qui, serrés l’un contre l’autre ont les yeux clos.

J’avance dans l’avenue et compte les points de mes pérégrinations. Une centaine de personnes croisées, pour le double, approximativement, de voitures. Aucune agression, aucune gêne, aucun sentiment d’insécurité. Alors je me demande dans quel monde vit le ministre de l’Intérieur du gouvernement actuel. Je me demande dans quel monde vivent tous ceux qui évoquent une recrudescence de la délinquance. Ce mardi soir-là à Paris, j’ai marché cinquante minutes à travers des quartiers dits populaires à une heure avancée de la nuit et à aucun moment je ne me suis sentie en danger. Ce dont je me réjouis.

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