Nous nous souvenons

Nous nous souvenons

Mercredi 7 janvier, une tragédie est survenue dans les locaux de Charlie Hebdo. On connaît la suite, je ne comptabiliserai pas ici les morts avec ou sans les assassins.

S’ensuit une marée humaine, debout dans la rue, qui arbore des panneaux « pas peur » : pas peur des jihadistes ? pas peur de vivre ensemble avec nos différences ? pas peur de changer d’époque pour une plus fraternelle ? sans doute un peu tout cela. Je ne reviendrai pas ici sur la tentative de récupération politique de cette mobilisation citoyenne.

En réponse à cette affirmation de « pas peur », à une mobilisation massive pour défendre la liberté d’expression, l’égalité et la fraternité républicaines, l’État promeut dès aujourd’hui un renforcement de la présence policière et militaire dans les rues, tandis qu’il laisse entendre le renflouement du budget du renseignement et s’intéresse aux prisonniers en passe de se radicaliser.

Certains commentateurs se félicitent. Ils pensent qu’ils est important de marquer ainsi son territoire, car, qu’aurait pensé le peuple de France, le monde sans doute aussi, si le gouvernement n’avait pas agi ainsi ?

J’aurais, pour ma part, apprécié qu’un chef de l’État et son gouvernement prennent le temps de la réflexion. Celui du repli et de la discrétion qui conviennent au deuil. Qu’ils se taisent tout en laissant entendre qu’ils œuvrent, de concert, à des propositions d’avenir, en écho à la spontanéité et la force citoyenne manifestées.

Des assertions gouvernementales qui posent question

Puisque les jihadistes sont prêts à tout pour aller au bout de leurs projets criminels — particulièrement à mourir, ce qui leur confère un statut de héros bien difficile à conquérir dans la vie réelle —, comment peut-on imaginer que des personnes en armes puissent les dissuader de quelque manière que ce soit ? Par ailleurs, les tours de garde, le tracé des déambulations militaires municipales doivent pouvoir se repérer et s’inclure dans une potentielle stratégie offensive. De fait, l’ensemble des villes ne pourra être couvert et c’est tant mieux. « Pas peur », ont dit les Français. Alors, quel est l’objectif de cette annonce ?

Davantage d’argent dans la surveillance ? Mais les trois criminels avaient été placés sous surveillance, écoutés, pistés, avant que les services abandonnent, faute de conviction d’un proche passage à l’acte ou autre malversation. L’un d’entre eux s’était lancé dans le commerce illicite, apprend-on, mais pensait avoir les douanes prochainement sur le dos. Un langage codé pour continuer à fomenter en se sachant écouté ? Toujours est-il que les moyens alloués aux services de surveillance ne semblent pas avoir fait défaut. Quel est l’objectif de cette deuxième annonce ?

Il s’agit aussi de s’intéresser de près aux radicaux enfermés. Sauf que d’aucuns expliquent comment les prisonniers se radicalisent tout en demeurant d’une grande discrétion sur leur immodération en voie de développement. Comment les repérer dès lors qu’ils s’entraînent à ne pas avoir l’air d’être ce qu’ils sont ? En mettant à l’isolement tous les prisonniers typés ?

J’ajoute qu’on a tenté de faire passer les trois assassins pour fous. Mais comment croire cela possible quand ils ont été capables de se procurer des armes lourdes, de repérer, d’organiser puis de dérouler leur plan dans un sang-froid glaçant ? Aussi, je me demande quel est l’objectif de cette troisième proposition gouvernementale.

Refuser l’exhibition
Les armes arborées dans les espaces publics m’inspirent une absolue insécurité, quand bien même elles sont aux mains de militaires. Les agents de sécurité m’inspirent une absolue insécurité. Les CRS harnachés m’inspirent une absolue insécurité. Pour les avoir approchés dans les récentes manifestations contre le barrage de Sivens, je les sais violents et prêts à tout pour assumer les ordres. C’est leur travail. Leur harnachement de robocop est effrayant.

Les armes dans l’espace public sont anti-démocratiques. Elles symbolisent une grande violence, une violence intrusive, passive, lancinante. Partant, l’État dit qu’il est seul aux commandes, dans la rue, ce qui va à l’encontre de la souveraineté du peuple.

Je refuse d’être malmenée dans mon quotidien par cette vision d’une société militarisée, par les regards inquisiteurs de recrues qui cherchent à impressionner. Je ne veux pas de cette France-là, suspicieuse et angoissante au quotidien.

Faire accroire qu’une menace de guerre pèse sur le pays — c’est édifiant tous les articles consacrés aujourd’hui aux promesses de Daesh de passer à l’acte, les propos stratégiques du week-end et ceux, guerriers, qui ont précédé — pour mieux faire accepter l’hyper surveillance, ce serait profiter d’un événement tragique pour se doter des moyens de contrer les multiples oppositions citoyennes qui émaillent le territoire et contestent bon nombre de projets iniques et dispendieux — en prétendant lutter contre le terrorisme.

Le gouvernement se dit prêt à renforcer son action de terrain, prêt à continuer la guerre à l’étranger. Quant aux prisons, attendons de voir… Dans un contexte de crise économique qui sévit depuis plus de 10 ans, l’État demeure endetté. Mais, qui sait, peut-être trouvera-t-il quelque argent sous son matelas pour financer la guerre…

Aucune mesure symbolique de la citoyenneté
Il me semble que l’élan citoyen du week-end aurait pu inspirer à François Hollande d’inscrire à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale le vote des étrangers résidant en France. De même une réflexion poussée sur nos modes d’enseignement, l’importance de développer la formation citoyenne des élèves, la médiation de terrain, de favoriser l’émergence de projets citoyens, d’inscrire la culture comme priorité nationale.

Mais le tout sécuritaire qui naît dans les discours et se voit largement commenté dans les médias, n’inspire que la redite de ce qui surgit dorénavant après les attentats et que Naomi Klein nomme « la stratégie du choc » : dans l’angoisse qui pétrifie et la gueule de bois qui s’ensuit, on annonce plus de répression, davantage de surveillance, aux frais du contribuable.

Croire que la concorde des chefs d’État rassemblés à Paris hier laissait présager une ouverture, une réflexion, un élan vers la construction d’une Europe citoyenne que nous sommes nombreux.ses à appeler de nos vœux, cela serait sans doute se bercer de douces illusions humanistes. Or, le modèle économique n’a pas changé en une semaine, les tenants du pouvoir et donneurs d’ordre non plus.

Renforcer la sécurité, surveiller d’encore plus près le Net, voire censurer certains sites — il semble que le mot ait été prononcé — c’est mieux juguler le peuple, les insoumis, les rebelles luttant contre l’ordre établi et la pensée dominante, les opposants déclarés ennemis de la Nation. C’est mieux instaurer l’asservissement dans un magnifique élan d’unité néolibérale conservatrice dépassant les seules frontières du pays.

J’aimerais tellement me tromper et, aveuglée par mes convictions, devoir faire allégeance prochainement…

Unité nationale à grande vitesse
Dimanche, en pleine journée d’« unité nationale » que le monde entier nous envie, Manuel Valls et Ségolène Royal ont signé la déclaration d’utilité publique pour la ligne à grande vitesse fort controversée — lire ici — et jugée non rentable Poitiers-Limoges. Tout un symbole la Corrèze pour le nouveau père de la Nation, mais quel coup dans le dos pour les opposants !

La décision concernant le projet de barrage de Sivens est attendue mardi prochain, 20 janvier.

Nous nous souvenons.

 

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