Lettre à un paysan sur le vaste merdier qu’est devenue l’agriculture

Lettre à un paysan sur le vaste merdier qu’est devenue l’agriculture

Fabrice Nicolino enquête, publie, enquête, publie… L’écologie est son terrain de prédilection et son regard aiguisé le place parmi celles et ceux qui ne s’en laissent pas conter.

Dans Lettre à un paysan sur le vaste merdier qu’est devenue l’agriculture, l’auteur s’adresse à Raymond, paysan fictif, pour lui raconter le merdier dans lequel politique et industrie ont conduit l’agriculture paysanne. De la motorisation agricole au fordisme, de la guerre de conquête à celle de l’économie, Nicolino pointe les responsables, en France et au-delà, afin de dénoncer le système à l’œuvre et de donner à comprendre le pourquoi des choses.

Après guerre, la folie du profit gagne la vieille Europe dévastée et affamée. Celle de la rentabilité aussi. Et le modèle américain envahit tous les fantasmes. La France qui comptait 860 tracteurs en 1945, en dénombre 93 600 en 1958. C’est dire…

L’État met en place le remembrement : des parcelles sont rassemblées et redistribuées pour être plus faciles à exploiter, les paysans n’ont pas leur mot à dire. Les haies sont abattues et la biodiversité paie le prix fort. [NdA : dans les campagnes tarnaises, on parle encore du remembrement et des conflits entre familles qu’il a laissés dans les coteaux.]

« En 1962, le livre de Rachel Carson, Un printemps silencieux, a pour la première fois nettement mis en cause les pesticides, au premier rang desquels le miraculeux DDT. Pis, certains chercheurs relaient ces calomnies, et un congrès scientifique qui s’est tenu en mars 1969 à Stockholm a ouvertement présenté le DDT comme un violent toxique. »

Très vite, le discours et les préconisations sont aux mains des technocrates qui sont, eux les initiés. Ils savent, le peuple peut se taire, il ne sait pas, lui. Et le paysan pas plus qui écoute, fidèle, son représentant de la chambre d’agriculture. Avec un bon endettement en début de carrière pour ses investissements dans la terre, le matériel dernier cri, et tout ce qui peut aider au développement de son activité, il n’a rapidement d’autre choix que de subir une politique agricole pour laquelle son avis importe peu. Les syndicats le représentent dans les négociations et l’on sait bien que le plus gros d’entre eux, la FNSEA, a une vision très industrielle de la vie agricole.

Vient le temps joyeux où les animaux domestiqués sont asservis. L’INRA place des hublots dans le flanc des vaches : c’est bien commode pour prélever à heure donnée le rumen qui s’y trouve. Analyser, décortiquer, prévoir, raccourcir la digestion pour plus de lait… Voilà de beaux projets dans lesquels verse sans ciller la recherche française. [Plus sur le sujet chez wikipedia.]

Au nom du profit, l’élevage se fait en batteries ignobles. Les animaux y sont malmenés et mal nourris. Les espèces végétales sont sélectionnées, hybridées, croisées. Tout y perd en qualité. Le progrès qu’ils disaient, le progrès…

« Enivrés d’Amérique, des commandos français venus de l’INRA, de la recherche, de la haute administration, du « syndicalisme » paysan officiel sautent à pieds joints sur les campagnes, fusillent sans jugement quelques millions de paysans attardés dans un monde condamné, enferment à triple tour veaux, vaches et cochons, inondent les champs de nouvelles molécules chimiques, et finissent la journée en se tapant dans le dos de contentement. »

L’aveuglement permanent des politiques face au miroir du « progrès », les jeux de pouvoirs et de connivences font l’omerta sur la barbarie et la dangerosité des méthodes agricoles. La Terre et les espèces qui la peuplent sont douloureusement polluées. Au motif de réduire la faim dans le monde, l’agriculture se pare de beaux atours cachant que son objectif est principalement financier quand il s’agit de boursicoter sur les céréales, de convertir les champs en pétrole ou en plastique…

« L’américain Lester Brown, l’un des meilleurs [agronomes], déclare que la production alimentaire mondiale connaît une stagnation, qui annonce de terribles baisses. Entre autres pour quatre raisons principales : épuisement des sols, baisse des nappes phréatiques, consommation croissante de viande — qui immobilise des terres à céréales —, dérèglement climatique. Le monde va vers la famine, la famine de masse, malgré et en partie à cause de la FAO. »

Alors que la Chine doit nourrir 19 % de la population mondiale avec 7 % des terres cultivables, la question de l’accaparement des terres agricoles devient plus que sérieuse. Celle de la consommation de viande aussi.

Le système agricole, comme l’ensemble du modèle économique néolibéral, fonctionne pour des enjeux financiers oligarchiques et se nourrit de corruption. A-t-il jamais été sérieusement question de réduire la famine dans le monde ? Pourtant, comme le démontre l’agroécologie, la production alimentaire mondiale pourrait doubler en dix ans. Ses méthodes sont plus efficaces que celles de l’agroindustrie. Elle n’utilise aucun produit de synthèse.

Alors, rien de plus simple pour parvenir à de telles fins, que de rendre les paysans aux campagnes qui ont commencé à s’en voir priver dès le Moyen-Âge. [Le capitalisme naissant a conduit à vider les zones rurales pour remplir les ateliers, puis les usines, en ville. On dit qu’il y a aujourd’hui autant de chômeurs en France qu’il manque de paysans à la terre.]

Qu’on ne s’y trompe pas, Nicolino n’écrit pas un pamphlet contre Monsanto, contre la FAO ou Xavier Beulin, le président de la FNSEA, bien que chacun en prenne pour son grade. Le propos est sévère, documenté, référencé. Il a vocation à alerter, car le temps presse et si rien n’est fait dans les instances dirigeantes, nous avons tout intérêt à nous organiser avant qu’il ne soit trop tard.

Trop tard, c’est maintenant !

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