Faut-il faire sauter Bruxelles ?

Faut-il faire sauter Bruxelles ?

Trois ans d’enquête plus tard, le journaliste François Ruffin publie Faut-il faire sauter Bruxelles ? un livre résultant des travaux qu’il a menés sur les travers de la commission européenne, publié aux éditions Fakir. L’ouvrage se découpe en chapitres guides touristiques dans la visite du pré carré bruxellois et de ses bâtiments phares.

L’histoire débute à l’entrée du Parlement sertie d’une plaque à la belle philosophie : « C’est par les discours, les débats et les votes que doivent se résoudre les grandes questions, avec détermination, patience et dévouement. » La plaque a été apposée par SEAP (Society of European Affairs Professionals) incluant la Fédération européenne du lobbying et des affaires publiques.

Cet affichage qui scelle l’union des députés avec lesdits lobbies est au départ du questionnement mené par Ruffin : comment conjuguer principes démocratiques et réseaux d’influences affairistes sans porter préjudice ? De fait, Bruxelles ne vit pas sans lobbies industriels ou bancaires. L’investissement en temps et argent est immense pour que ces réseaux d’influence obtiennent des résultats dans le sens promu par les entreprises représentées.

La crise financière et la question de la régulation est au cœur des questionnements de l’auteur :

« Et qu’a fat l’Union européenne contre la spéculation ? A-t-elle imposé la séparation des banques de dépôt et des banques d’affaires ? A-t-elle surveillé les BNP, HSBC, et autre Société générale, contrôlé que les fonds alloués par la Banque centrale européenne sont bien utilisées pour l’économie réelle, pour des prêts aux ménages, aux collectivités, aux entreprises — et non pour de nouvelles “bulles spéculatives” ? A-t-elle lutté contre le “trading” sur les matières premières […] le blé, le riz, le maïs, c’est-à-dire sur les vies ? »

La réponse à ces questions d’importance est systématiquement négative. Bruxelles se pare de grands mots mais agit peu en dehors des réseaux d’influence. Pourquoi ? Incurie, méconnaissance de dossiers, paresse intellectuelle, croyance que le spécialiste est plus averti, qu’il sait mieux… les maux sont nombreux qui font céder aux gens d’influence les représentations ou croyances de ceux pourtant élus pour représenter le peuple européen.

Au fil des pages, on apprend comment, au royaume des « experts » autoproclammés, se fabrique un consensus en 4 actes. Dans une déconcertante simplicité. Et comment, depuis ses balbutiements, l’Europe a grenouillé tout en s’édictant un code de conduite irréprochable. Cependant, il est maintenant avéré que les conflits d’intérêt vont bon train en politique, code de bonne conduite ou pas.

Pierre Mendès-France critiquant le rapport Spaak : « Le marché commun tel qu’il nous est présenté est basé sur le libéralisme classique du 19e siècle, selon lequel la concurrence pure et simple règle tous les problèmes. La tendance à l’uniformisation n’implique-t-elle pas que les pays les plus avancés vont se voir interdire, au moins momentanément, de nouveaux progrès sociaux ? […] L’abdication d’une démocratie peut prendre deux formes, soit le recours à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme providentiel, soit la délégation de ces pouvoirs à une autorité extérieure, laquelle, au nom de la technique, exercera en réalité la puissance politique, car au nom d’une saine économie on en vient aisément à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale, finalement une “politique” au sens le plus large du mot, nationale et internationale. »

Déjà, les « pères fondateurs de l’Europe » commerçaient. Leur visée — plutôt que vision — basée sur un modèle économique et stratégique a été pensée au service de leur profit ou de celui de leurs pairs. Au fil des pages, le constat est âpre : l’Europe, c’est la tyrannie des intérêts des bourgeoisies nationales qui, contrairement à ce qu’on pourrait penser, s’imposent par l’intérieur à des États complices. L’Union européenne, lieu de privation de la démocratie, doit être réformée dans ses institutions et ses modes opératoires.

À bien y réfléchir : combien d’ouvrières ou d’ouvriers dans ces gouvernements, combien de paysannes ou de paysans — pas des « industriels de la terre » — combien de caissière, de caissier, de femme ou d’homme au foyer ?

En guise de conclusion dans le chapitre 6, l’entretien avec Geoffrey Geuens, universitaire belge, pose que l’évolution de l’union passera par la construction d’une alternative de gauche anticapitaliste et démocratique, ou pas.

S’agissant des fonctionnaires qui résistent à la tyrannie lobbyiste, l’article de l’économiste Jean Gadrey témoigne de leur talent et critique lui aussi ardemment l’Union européenne.

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