Corporate

Corporate

Premier film de Nicolas Silhol, Corporate se déroule dans le monde de l’entreprise.

Être “corporate”, c’est être dévoué-e à l’entreprise, un rôle qu’assume parfaitement Émilie Tesson-Hansen, récemment recrutée et chèrement payée au poste de « killeuse » dans un grand groupe. La société veut se débarrasser à peu de frais de salarié-es décrétés inaptes ou réfractaires au changement. Le « jeu » est assez simple : Émilie reçoit celles et ceux qui font partie de la liste noire, elle les convainc de demander à changer de service ; lorsqu’ils ont accepté et fait leur demande de changement, en toute « liberté », l’entreprise leur annonce qu’aucun poste ne correspond à leur attente. C’est le placard.

Malgré tout, le job n’est pas si simple, Émilie y transpire ses toxines au point qu’elle se rend régulièrement dans le parking de l’entreprise où est garée sa voiture. Dans l’habitacle, elle rafraîchit ses aisselles à l’aide de lingettes et change de chemisier. Maîtrise de son odeur corporelle, qui en dit long…

Mariée à un cadre qui a plaqué son travail pour la suivre et cherche à se recaser tout en prenant le temps de s’occuper de leur fils, Émilie affiche en interne les codes du succès : tailleurs pantalons impeccables, escarpins, relations directes avec le DRH, son ancien prof, qui l’a recrutée parce qu’il connaît ses compétences — glacial Lambert Wilson.

Tout irait bien, le plan social sans indemnités de licenciement pourrait se dérouler tranquillement à l’aide d’outils de persuasion qui ont fait leurs preuves, ce serait sans compter le suicide dans son lieu de travail d’un salarié acculé. Les langues se délient, le CHSCT ne s’en laisse pas conter, l’inspection du travail mène l’enquête et l’inspectrice se voit octroyer un bureau tout près de celui d’Émilie. Après le drame, Stéphane Froncart, DRH, rappelle à Émilie qu’elle n’a fait que son travail, ce dont bon nombre tente de se persuader.

Brillante élève devenue cadre avec lourdes responsabilités, Émilie Tesson-Hansen est ébranlée. L’animosité des salarié-es la touche, la tension de la direction tentant de se protéger de toute attaque en justice ou erreur décelée par l’inspectrice du travail en charge de l’affaire l’inquiète… Elle est pour autant incapable de se confier à son mari et essaie de tout contrôler, de tout maîtriser, de rester « corporate » jusqu’au bout.

Ce sont les regards qui en dissent long. Des regards pleins de sous-entendus, où chacun cherche dans les yeux de l’autre la moindre trace de fragilité, voire de trahison. Des regards qui scrutent, affichent leur supériorité. C’est aussi le regard sur soi qui devient une arme redoutable pour qui n’est pas encore complètement broyé par le système. Quand une once d’humanité demeure, les failles peuvent s’ouvrir.

Très vite après le suicide, Émilie sent le vent tourner. Son chef se met à l’ignorer, elle perd l’accès privilégié à son bureau, et il se pourrait bien qu’elle subisse, à son tour, le même type de harcèlement qu’elle a fait subir à d’autres. La muraille se fissure, la femme inébranlable prend peur et refuse d’être la seule à payer. Elle révèle son rôle à son mari qui découvre qui elle est professionnellement et l’aidera à déclencher « son » changement.

C’est quand elle se rapproche de l’inspectrice du travail, qu’elle trouve la force de mener à terme la mission qu’elle s’impose dorénavant : accumuler les preuves de la responsabilité de l’entreprise, et aider à constituer un dossier accablant permettant, au-delà du suicide, de libérer la parole pour ne plus subir la pression d’un management aux méthodes quasi criminelles, et hautement pathogènes.

Dans le rôle d’Émilie Tesson-Hansen, Céline Salette est très juste.

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