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Catégorie : Carnets

Allumer le feu

Allumer le feu

— Fiction du réel —

Elle n’en peut plus. Du tout. Elle n’en peut plus du tout.

Les ennuis ont commencé il y a quelques semaines, non, quelques mois maintenant, il lui faut bien l’admettre. Elle l’a senti venir ce tournant. Elle l’a senti venir mais elle a cru que l’orage passerait, celui-ci comme les précédents. Une affaire de patience et de temps. Une affaire qu’elle essaierait de maîtriser autant que faire se peut. C’est ce qu’elle s’était dit quand le vent a fini par tourner, que le gros temps s’est imposé.

Sauf que l’orage a migré en tempête. Que le mauvais temps n’en finit pas de s’abattre sur elle. Qu’elle ne se sent plus la carrure face à ce tourbillon-là. Elle ne sait plus comment affronter. Comment résister. Tenir bon. Maintenir le cap. Braver les dégâts. Elle n’en peut plus.

Ses ennuis, c’est l’argent. L’argent qui manque. L’argent qui fuit. L’argent qui n’est jamais assez parce que, dans son budget, la part consacrée au logement est tous les ans plus importante. Le loyer augmente. L’énergie coûte cher. Elle est nucléaire et produit des déchets qui plombent les générations à venir — et peut-être la sienne compte tenu de tout ce qu’on ne dit pas sur le sujet ou que l’on transforme par voie de communication. Et le gaz de sa chaudière, acheté en Russie, revendu par une entreprise belge récemment rachetée par un groupe pétrolier dont elle n’a pas envie d’être cliente. Pas envie qu’on lui impose ça. Et l’eau. Les taxes locales. Et tout le reste…

L’argent qui manque. Les prix qui flambent, bien placés en peloton de tête, quand son salaire lambine et peine à suivre. Pourtant, pas de luxe dans sa vie. Du nécessaire et de l’indispensable. Elle a réduit au minimum les dépenses annexes. Il faut bien manger quand même. De la survie en somme, juste ça, elle travaille pour payer sa survie. Rien de plus. Plus jamais rien de plus. Parce qu’au moindre pas de travers, avalanche de retombées. Elle n’a même plus besoin d’une cascade de conséquences pour être en dette. Elle est endettée. Elle n’en peut plus.

Dix ans de crise dans son pays — bien plus en réalité — après dix ans de conversion à l’euro : un effet de cause à conséquence, elle se demande. Et qu’ils ne le disent pas que les prix sont restés stables. Qu’ils ne le disent plus tous ces bonimenteurs qui avaient promis juré craché qu’ils veilleraient au grain. Foutaises ! Jamais le logement n’a coûté si cher. Jamais la nourriture n’a été de si mauvaise qualité pour qui doit s’achalander dans les magasins discount. Et truffée de gras, de sucre, d’ingrédients vides de nutriments, de conservateurs et autres exhausteurs soupçonnés de toxicité. De la nourriture à rendre malades les mangeurs. À tuer la planète de trop de champs saturés de pesticides. Plus d’abeilles mais des plantes mutées, hybridées, leurs qualités nutritives réduites au fur et à mesure des croisements génétiques. Il faut que ça pousse et que ça rapporte tout ça. Vite et fort. Que ça nourrisse ? Pour quoi faire ? Qui se préoccupe des conséquences de ces dérives industrielles ? Elle se souvient des scandales récemment mis au jour : mayonnaise à l’huile de vidange, pâtes garnies au vieux cheval, œufs contaminés par un produit toxique… Et toujours de la communication massive pour dire que tout ça n’est pas si grave, pas si toxique, qu’on bouffe tout ça sans moufter ! Et pour tous ces scandales révélés, combien sont étouffés, tus, jamais chroniqués ? Qui sont ces gens dont le travail consiste à intoxiquer tout et tout le monde, elle se demande. Le monde entier à portée de leur folie collective. Elle regarde tout ça. Se demande. N’en peut plus.

C’est comme tout porter seule. Ça non plus elle n’en peut plus. Ça serait plus léger peut-être d’avoir quelqu’un sur qui compter au quotidien. Quelqu’un avec qui discuter des difficultés. Quelqu’un avec qui partager le labeur domestique. Quelqu’un avec qui envisager des vacances. Des voyages, qui sait. Quelqu’un à aimer. Alors ça, quelqu’un à aimer, ça la fait doucement rigoler ! Elle se dit que le couple ça n’est plus que dans les magazines et les émissions de téléréalité. Seulement là qu’on essaie encore de donner à croire au format de vie « idéal », la vie à deux, la vie de couple. Un homme une femme : il est grand beau jeune et musclé, elle est riche et siliconée. Parce que c’est une femme libre, elle est plus âgée que lui et ça ne pose aucun problème. Ils partent en vacances dans le monde entier, possèdent plusieurs villas ou descendent dans des hôtels de luxe. Ils portent les vêtements dernier cri, roulent en voiture hybride ou électrique. À travers eux, les médias font l’apologie d’un modèle outrancier, suicidaire, mais qu’importe! Il faut bien travestir la réalité pour que le rêve et la frustration du public de ne pas être de ce sérail-là continuent de rapporter des pages publicitaires qui paieront les salaires de la rédaction. Il faut bien omettre de dire que ces gens-là, ceux des unes, sont plus sponsorisés que des joueurs de foot. On leur offre une image et le décorum qui va avec parce qu’ils en font la promotion. Que cette promotion leur rapporte comme aux marques qui l’ont financée.

Elle n’en peut plus. De ces mensonges et faux-semblants. De cette exhibition du fric gagné sans se fatiguer par des personnages encore plus faux que leurs rôles médiatiques. Et son impossibilité d’échapper à ces icônes qui encombrent les imaginaires de ses congénères et véhiculent des standards de vie qui ne lui font pas envie, elle n’en peut plus. Pas plus qu’elle n’a envie de se faire réduire la poitrine parce qu’un algorithme lui aurait prédit un risque d’avenir. Pas plus qu’elle n’a envie de ces vêtements portés par des fillettes squelettiques. Pas plus qu’elle ne rêve de rencontrer tel acteur devant lequel elle se pâmerait comme une idiote d’une classe sociale inférieure… Inférieure parce que l’argent. Parce que l’argent manque quand d’autres se font « tout » payer et ne versent pas au pot commun. Elle n’en peut plus.

Alors les hommes, ils sont où les hommes dans sa vie ? Aux abonnés absents.

Et les quantités de paperasse à remplir, de justificatifs du moindre de ses mouvements à fournir quand il s’agit de déclarer son surendettement. Parce qu’à un moment, c’est trop. Elle ne fait plus face et la dette augmente. Et la banque rejette, se sert en frais toujours plus conséquents, pose des injonctions et des menaces recommandées — le sourire de solidarité de son facteur qui a bien compris la dure traversée bardée de courriers à contresigner. Les heures passées à lister, à compter, à ressasser et recompter. Les heures à mettre tout à plat, à retranscrire dans les bonnes cases d’un dossier long comme l’hiver. Une mise à nu. Sa vie nue. En chiffres. Une comptabilité d’elle-même réduite en colonnes de tableaux successifs pour dire tout ce qu’elle est. Ce qu’elle gagne et dépense. Ce qu’elle reçoit en soutien ou pension. Tout. Tout dire et justifier. Le prouver. Sur dossier. Les pages accumulées, les photocopies triées et organisées. Vérifiées. Tout pointé et relu avant d’être déposé. Un métier que sa précarité. Elle n’en peut plus.

Alors, quand un chanteur célèbre qui a mis son argent dans les paradis fiscaux décède. Quand la vedette se fait payer une cérémonie de chef d’état pour ses obsèques devant les caméras du pays. Quand des tas de gens témoignent de ce que cet homme a fait à leur vie avec des sanglots dans la voix. Quand les chroniqueurs oublient de relayer la face obscure dudit personnage, que sa plus récente femme confesse qu’elle a fini par s’y faire aux frasques du mari consommateur de femmes et de stupéfiants, elle craque. Elle craque de prendre en plein estomac la violence de ces gens de biens qui sont photographiés sous toutes les coutures pour montrer au bon peuple comme ils souffrent beau. Elle craque de ne pouvoir échapper à ce déversement d’images de personnes dont elle n’a cure. De gens qu’elle trouve profiteurs, exhibitionnistes de leur deuil, laids de leur commerce. Parce que peut-être que ça leur rapporte encore tout ça, elle se dit. N’en peut plus.

Si elle mourait demain, le président de la République n’en serait pas informé. Pas plus que son voisinage d’ailleurs. Peut-être ses ami.es et encore, elle n’en sait rien. Alors que le chanteur défiscalisant tout en profitant sans verser sa contribution, le président en a discouru. C’est un monde, elle se dit.

Elle va allumer le feu, comme dans la chanson. Elle a cette envie-là. Elle s’imagine, se voit le faire. Et faire du bruit. Elle va allumer le feu pour dire à ce monde comme la vie est rude pour elle. Et pour tant d’autres comme elle. Comment elle n’en peut plus de se sentir humiliée par ces gens de fortune qui ne connaissent rien de ce qui la traverse. Et comme elle tant d’autres qui se taisent et serrent les dents, loin de la ronde médiatique et de sa folie publicitaire. Les précaires, les invisibles chargés de tous les maux. Les laissés pour compte d’un monde qui ne prête qu’aux riches. Qui vit dans l’entre-soi et l’entregent. Un monde aveugle à la cruauté qu’il véhicule, à la violence qu’il assène à coups de papier glacé et d’interviews cyniques.

Ah oui, elle en rit maintenant ! Elle va allumer le feu et sortir de cette ronde infernale dans laquelle elle se meurt à petite dose, sans fard ni paillette. Sans vêtements de marques luxueuses ni quelconque sponsor. Elle, quoi qu’elle fasse, personne ne paie pour elle.

C’est elle qui paie. C’est elle qui trinque. Elle qui n’en peut plus.

Elle frotte une allumette. Allumer le feu…

Un matin calme…

Un matin calme…

Au lever du jour, le brouillard a envahi le paysage. L’air est saturé d’humidité. Les berges du Tarn ressemblent étrangement aux Landes en hiver, l’odeur de résine en moins.

Elle marche au long de la rivière. Bonnet couvrant les oreilles, gants doublés polaire, elle a enfilé une doudoune dont le gonflant d’air l’isole du froid arrivé trop tôt cette année. Changement climatique ou pas, elle peste d’avoir dû changer de garde-robe d’une semaine à l’autre.

Remisés les collants fins, les sandales. Au placard les débardeurs ou autres caracos décolletés, shorts et jupettes. Et les claquettes ! Terminée la vie pieds nus sur le carrelage fais du séjour, le parquet délicat des autres pièces. Elle a trié pulls, chaussettes, tee-shirts à manches longues, pantalons à la toile lourde, collants opaques et chauds parce qu’épais. Elle a déjà porté ses bottes…

Des aboiements la tirent de son inventaire de saison. Elle lève le nez du chemin qu’elle suit en direction du pont, parfaitement invisible dans l’humidité de l’air. Venant vers elle, une silhouette penchée vers un chien. Elle poursuit son avancée, les approche. Une femme intime à Youki de se calmer tandis que plus loin une autre ordonne à un chien de revenir ici. Voix ferme. Effacée dans le décor, elle le siffle.

Un berger allemand au poil blond sautille maintenant autour de Youki, le renifle sans compter. Il est beaucoup plus grand. Au lointain, la femme appelle son chien. En vain. La propriétaire de Youki est au téléphone, le cou plié sur l’appareil retenu contre son épaule. Elle tient des deux mains le collier de son chien qui manque s’étouffer à chaque assaut de l’autre qu’il essaie tant bien que mal d’éviter.

Elle qui se voulait en promenade solitaire croise maintenant Youki et l’agitation de celle qui le retient. Prudence se dit-elle, deux chiens sans laisse, une promeneuse désemparée par les bondissements d’un animal vers le sien qu’elle immobilise moyennement, pliée en deux, toujours en ligne.

Le berger allemand file à l’opposé de celle qui lui ordonne encore de venir au pied.

— Pourquoi ils font ça ? Leur chien sans laisse… demande d’un air perdu d’incompréhension l’accompagnatrice de Youki.

— Je n’en sais rien, répond-elle sans envie de discourir plus longtemps.

Le plaisir dans lequel elle a envie de verser ce matin, c’est celui d’une promenade au calme des berges effacées de brouillard. Dans ce paysage qu’elle connaît bien, gommé de ses habitudes, redessiné un jour de climat froid et d’air en suspension. Elle n’a pas prévu de débattre de la liberté de circuler sans laisse concédée aux chiens supposés être obéissants en terrain public. Et préfère éviter.

Tandis que madame pliée en deux emmène Youki tiré au collier, le berger allemand trace maintenant dans l’autre sens. Vers cette voix qui l’appelle ou le siffle sans relâche. Le chien ralentit. Elle aperçoit une silhouette menue dans le brouillard. L’appel est autoritaire, le ton dur. Elle, sa promenade en solitaire étrangement peuplée, voit le chien s’affaisser sur ses pattes et avancer, quasiment ramper maintenant, vers la voix tendue. Une correction l’attend. Il le sait. C’est inscrit dans son corps.

Elle tord le nez. Pas de violence dans son paysage matinal. Pas ça !

La silhouette frêle crie au « vilain chien », son portable en main. Elle roule la laisse en deux. Le chien se couche à terre, oreilles en arrière, prêt à recevoir les coups. La laisse s’abat sur sa croupe puis sur sa tête et ses oreilles. Il couine. « Vilain chien ! » continue de commenter la brute.

— Un chien s’éduque sans coups, lance-t-elle spontanément vers la silhouette frêle. Ne peut s’empêcher d’ajouter : savez-vous ce que vous faites ? Il est comme les humains, la violence le blesse et le rend violent…

Aucune réponse ni commentaire. Pas même un regard sur elle quand elle croise la scène. Tant mieux, elle n’a pas envie de théoriser des bienfaits d’une éducation animalière sans coups. Elle laisse la silhouette à ses croyances de domination, d’asservissement de l’animal. Le nez dans son téléphone mobile et la lecture de ses messages tandis que le chien prend une raclée.

Décalée dans sa quiétude matinale, elle poursuit son chemin. Agacée, oui agacée par ces nombreuses personnes qui malmènent les autres, animal ou humain. Celles et ceux qui refusent d’avancer vers le questionnement de leur violence intérieure, leur volonté de mettre à mal l’autre. Celles et ceux qui se privent de se dépasser pour donner le meilleur de leur personnalité plutôt que leur pire. Et comme c’est facile le pire. Accessible. Voie toute tracée, chemin précâblé.

Avec le pire, on est toujours sûr du meilleur, se dit-elle en souriant.

Elle se demande pourquoi, changement climatique ou pas, on n’en est encore là. Dans un monde brutal où l’autre est à évaluer, à surveiller et punir. Moins souvent à récompenser. Un monde où l’on s’élève sur un tas de ruines ou de cadavres. Pourquoi faire autrement puisque le système est antédiluvien ? Que les hommes agressent les hommes dans le plaisir malsain de l’exacerbation de leur violence.

Elle a besoin de racler sa gorge. L’air est épais. Le paysage feutré.

Elle approche du pont dont elle devine les piles à travers le brouillard. À droite du virage que prend le chemin vers la remontée. En haut, elle tournera à gauche et poursuivra sa promenade derrière les terrains de sport.

En surplomb des berges, les visiteurs avec chiens sont plus rares. Elle a besoin de calme maintenant. Vraiment.

Les jeunes n’aiment pas l’herbe

Les jeunes n’aiment pas l’herbe

Pause déjeuner près de la médiathèque aux flancs rouges.

Comme à l’accoutumée dès que le temps le permet été comme hiver, lycéennes et lycéens achètent leur repas dans le supermarché discount de l’espace commercial. Et pique-niquent à l’ombre des conifères de l’espace vert. Là, deux tables à lames de bois avec bancs reliés. Trois sièges en fer ajouré en guise d’assise, disséminés en trois points. Et sous un préau, deux autres banquettes de trois sièges.

De l’herbe piquée de pâquerettes couvre la surface que traverse un chemin de sable ocre jaune.

Boissons sucrées, chips ou autres snacks bourrés d’exhausteurs et de conservateurs, baguette industrielle d’un blanc maladif dans laquelle certains étalent du thon à la tomate depuis la boîte métallique… Le déjeuner est peu diététique. Le cerveau n’y verra que du sucre et l’après-midi promet d’être survolté.

Sous le préau, un groupe de trois rivalise d’insultes. À croire que ceux-là ne peuvent se parler sans convoquer systématiquement leurs mères et tout le mal qu’ils ont à leur dire.

Dans cet espace vert sous le soleil, toutes les places assises sont à l’ombre et le vent souffle un air frais. Pour profiter de la tiédeur du soleil, il y a l’herbe, bien verte, ses pâquerettes en tapis fleuri.

Curieusement, aucun-e des jeunes présent-es ne s’y est installé-e. Aucun-e n’est allongé-e, alangui-e, profitant de la douceur printanière. Ici, à l’évidence, les jeunes n’aiment pas l’herbe !

Lundi matin

Lundi matin

Elle arpente les rues sac à main à l’épaule droite, sacoche à main gauche.

Ciel gris sur trottoirs détrempés. La nuit a été pluvieuse, l’air est saturé d’humidité. Elle regarde ses pas pour éviter de glisser. Ses semelles tiennent le pavé.

Ce matin, elle prendra le bus, bien moins onéreux que le train. Du simple au double d’après son étude comparée. La loi Macron n’y peut rien, c’est le Département qui a fait les lignes et les tarifs. Puisque les temps sont durs, que le fait de travailler peine à couvrir les dépenses basiques de sa vie — celles générées par le fait de vivre sous un toit qui représente charges et impôts toujours plus lourds pour une « monoparentale » — elle prendra donc le bus et tentera de faire fi de la nausée que ce mode de transport ne manque pas de provoquer sur son estomac. Et parce que débuts et fins de mois sont sous la tension de l’augmentation constante du coût de la vie, elle fait dorénavant un repas sur deux. Parfois un sur trois. Elle s’en accommode.

Elle prendra le bus, mais malgré la modernisation de l’engin, elle constate que l’accélération décélération lui est pénible. Particulièrement quand le pilote est quelque peu excité, qu’elle ait le ventre plein ou creux.

Étrange comme les femmes sont plus tendres au volant, en tout cas sur ce parcours qu’elle commence à bien connaître. Elle se demande pourquoi les qualités de certaines sont si souvent moquées, reniées, réduites. Alors que celles consistant à passer en force, à brusquer voire brutaliser passent pour la norme. Elle a bien une idée…

Elle pense que tous ces hommes brutaux sont ceux qui n’ont pas assez été caressés dans leur vie, dans leur enfance certainement. Et qu’on arrête, surtout, d’en faire le reproche à leurs seules mères ! Elle sait que les mères ne peuvent pas tout, que les pères existent et qu’il serait de bon ton de se poser enfin la question de leur rôle dans l’éducation et l’élévation des enfants. Trop facile de faire endosser aux femmes les manquements de bien des hommes. Trop facile et très injuste, elle se le dit souvent.

Elle comme tant d’autres a manqué d’un père dans son enfance. Le sien était un « toujours jamais là ». Pris par ses affaires, en déplacements incessants, enfermé dans son bureau lorsqu’il était de retour et occupé à travailler pendant ses congés. Un beau couple que celui de ses parents. Elle en esclave asservie à ses fonctions de mère nourricière, d’épouse attentive pliée aux besoins de son mari, lavage et repassage. Lui et son besoin de disponibilité pour avancer son travail pendant les week-ends. Un père qui renvoyait systématiquement vers la mère chacune des demandes d’autorisation posées par les enfants. Son père en éternel absent, même présent.

Et combien aujourd’hui encore sont comme lui ? Combien d’hommes contraints dans leurs représentations sociales de dominants, de battants, de leaders ? Avec ou sans enfants. Combien d’hommes limités, enfermés et réduits, par un rôle qu’il leur convient de jouer pour correspondre au modèle sociétal ? Un modèle auquel il est certainement plus facile de se conformer plutôt que de se trouver « vraiment » ou de s’élever pour être ce que l’on est « vraiment ».

Elle s’arrête au bord de l’avenue, sourit au véhicule qui ralentit pour la laisser passer sans discerner à travers le pare-brise fumé qui conduit.

Elle pense aux femmes aussi. À toutes celles qui se sont laissées embarquer vers un destin qui n’était pas le leur. Le tragique destin de la conformation au parcours préconçu par des idées toutes faites. Une femme doit se marier, avoir des enfants — comment être pleinement épanouie sans cela ? Une femme doit être gentille, attentionnée, belle et désirable. Ben voyons ! Et si on pouvait la réduire à ses seules fonctions sexuelles, ce serait formidable aussi ! Une femme qui pense est dangereuse. Une femme libre est une salope. Une femme qui fait carrière a forcément couché. Et la même rengaine depuis la chasse aux sorcières qui a remisé les femmes, fait d’elles des êtres inférieurs tout en les bannissant des fonctions et rôles qu’elles exerçaient pleinement dans la société. Tu parles d’une Renaissance ! Celle des hommes avides de pouvoir sans doute. Mais pour les femmes, le placard, la torture quand elles étaient soupçonnées de sorcellerie en une cabale longue de cinq siècles. Le temps nécessaire auxdites femmes pour bien intégrer leur rôle édicté, s’y conformer et cesser de réclamer quoi que ce soit. Le châtiment par la peur en garde-fou éprouvé.

Elle fulmine et bat le pavé. Est-ce qu’il faudra cinq siècles pour sortir de ces systèmes enfermants créés sous tutelle des religions monothéistes ? Par l’organisation de la propriété, de l’appropriation des biens communs et des ventres fertiles porteurs de main-d’œuvre à vil prix. Pour l’accroissement de la succession au sein des familles tenantes des pouvoir et fortune ? Quand cela cessera-t-il enfin ?

Elle relève la tête, passe l’angle qui ouvre vers la gare routière et prend à gauche. Soudain derrière elle le fracas de la tôle froissée. Elle s’arrête, se retourne : deux véhicules viennent de se ficher l’un contre l’autre dans l’angle du mur devant lequel elle vient de tourner. L’un n’aura pas vu le stop du carrefour…

Elle prend aussitôt conscience qu’elle vient de passer à l’endroit du choc. Elle respire profondément : « Une drôle de journée qui commence », se dit-elle en regardant le ciel.

Le bus est à quai, elle presse son pas.

Changement climatique

Changement climatique

L’automne n’en finit pas de dorer. De chauffer. Succession de vagues en douceur. Contraction de fraîcheur. Orages décalés.

Ciel bleu clair sur horizon embrumé. Le brouillard est fréquent ces jours-ci qui maintient l’air en charge maximale de particules cancérigènes. Conduire ou respirer ? Conduire ou manger quand le plein est au pétrole cultivé ? Conduire et tuer ses congénères…

On dirait le changement climatique. Réchauffement plus que saisonnier. Doux, trop doux le climat. On attendrait le froid, se plaindrait qu’il n’arrive pas. À en regretter les pulls à cols roulés et les gants doublés polaire, on conviendrait que le temps a changé. Qu’il n’est plus ce qu’il était. On se le confirmerait, les un-es les autres convaincu-es, tout en n’y croyant pas tout à fait. Question de croyance…

On dirait c’est le début de la fin d’un monde d’avant. La tentative de déplacement vers l’après. On dirait que plus rien ne peut continuer comme on sait et que le monde, le monde lui-même, serait entré en mutation.

Combien de saisons hors saison faudra-t-il pour que les périodes se calent à nouveau ? Que l’harmonie terrestre rejoigne contrées et océans. Que le cœur des animaux retrouve un rythme paisible. Que le monde du vivant se passe de Noé.

Sera-ce seulement possible ? Possible qu’un monde réinventé advienne prochainement ? Un monde plus riche d’humanité que de lignes de tractations bancaires. Un monde de respect et de probité dans lequel les tenants du pouvoir, bien-nés ou parvenus, cessent de se croire permis de tout. L’autre en monnaie sonnante asservi aux pires desseins. La planète à la botte, ses réserves épuisées de voir se succéder les consortiums d’exploiteurs.

Fin de la planète en bowling mondialisé où le strike pour la victoire fracassant les quilles rapporte plus qu’un lancer sans convoitise. Fin des rapte-tout et partage partout.

Arythmie des temps versée, enfin, en légale égalité.

Lui, il tape dans un ballon qui bondit et roule sur gazon synthétique. Dans l’arrière-plan, un chantier. Pelles mécaniques, camions, gilets orange et hommes en casque, chaussures de sécurité. Pas une femme. Du plastique étalé à profusion qui retiendra la terre de nouveaux massifs. Hectares de pétrole transformé. Jeunes arbres en bacs poubelle géants, enroulés de filets plastifiés, prochainement transplantés.

Dans l’espace ceint de grilles, il cout derrière le ballon. Téléphone et court. Shoote vers les paniers de basket, en vain. En tee-shirt et jogging, il joue et joue encore. Qu’en sait-il, lui, du changement climatique vers le nouveau monde ?

Hommage

Hommage

Il y a eu ces nuits interrompues. Trois. Trois nuits successives. Même heure. Trois fois une heure trente. Une heure trente et l’impression d’avoir fait sa nuit. Le corps comme reposé d’avoir trop peu dormi.

Anormale sensation après un si court abandon, elle s’est dit avec ses yeux ouverts.

Le ciel dégagé au dessus de son lit. Lumineux. La lune arrondie en un réverbère puissant. Halo sur les draps. Pleins feux sur son oreiller.

Elle a fixé la fenêtre de toit. Longtemps il lui a semblé. Elle a regardé par-delà la vitre. Cherché en vain les étoiles. Trop de lumière pour les déceler.

Elle a senti son esprit clair. Disposé. Prêt pour tout type de cogitation. Le cœur en chaos quelquefois. Comme une peur sautant au-dedans par intermittence. Elle n’a pas su pourquoi.

Besoin de se lever. Pieds sur le parquet doux. Frais. L’hiver encore dans sa chambre. Elle a passé une robe en grosses mailles de laine à même sa peau. Debout s’est étirée. S’est demandé ce qu’elle ferait si le sommeil la quittait de si bonne heure. Sans revenir. Son plongeoir inaccessible la privant du retour au grand bassin du repos nocturne.

Elle trouverait. Elle saurait comment occuper une insomnie elle qui n’en faisait jamais. Elle imaginait déjà des plans.

Elle a vu la bouteille d’eau. A pris trois grandes gorgées qu’elle a fait rouler dans sa bouche avant de les avaler. Sensation de fraîcheur au long de son œsophage. Jusqu’à l’estomac. Elle a suivi le parcours de l’eau qu’elle a senti flotter. Peser. Puis se réchauffer.

Étrange pour elle, dans son rythme de sommeil si régulier, de vivre des nuits en fragments.

L’opération du chaton jeune adulte qui l’avait inquiétée. De drôles d’images dans sa tête alors que le chat s’était cachée après être sortie de sa cage de transport. Agacée par le bandage de la vétérinaire. Quatre points sur son ventre rasé recouverts de Velpeau. La bande autour des épaules, autour des pattes arrière. Recouverte d’une collante pour maintenir l’ensemble autour du dos-ventre. Le chat détestant être empaquetée. S’acharnant à ôter le bandage. Se cachant pour y parvenir.

Elle inquiète. Anormalement inquiète pour l’animal. Soulevant à une heure et demi la première nuit les plaques d’aggloméré qui recouvrent encore le palier du premier étage. La maison en travaux depuis presque dix-huit mois. Elle pleine d’images du chat mourant de s’être trop gratté le ventre sans bandage. Déchiré les points.

Elle s’est recouchée. Les yeux rivés au plafond du ciel. S’est endormie. Elle ne saurait dire quelle pensée l’a replongée au noir. N’a pas gardé la trace de ce souvenir.

Quand elle s’est éveillée à nouveau, il était six heures. Trois fois de suite six heures. Sans même le réveil.

Et puis il y a eu l’appel. L’amie d’enfance. La voix grave. Tendue. La voix bouffie de larmes. La nouvelle impossible déversée par le téléphone. Comme ça. Au matin. Sans crier gare. Les écouteurs fichés dans les oreilles reportant les mots crus à ses tympans.

La nouvelle qui cogne. Fait sens et douleur aussitôt. Un samedi matin de tempête.

Il y a eu l’amie et l’annonce d’une mort. Celle à laquelle on ne peut pas croire. On ne veut pas croire. Celle qui efface d’un trait l’ami de trente ans. Celui dont soudain on se prend à parler au passé — abjectes fonctions automatisées. Qu’on ne reverra jamais.

Il y a eu cet appel qui a fait le monstre de l’absurdité. L’impossible réparation. Le manque immédiat. L’absence intolérable. La colère d’être privée d’un proche. Sans le moindre  préavis.

La tension pour l’amie. Pour leur fille. Pour la suite de la vie de celles qui restent.

Il y a la tristesse et les larmes.

Salut Didier.

Cla-ri-fier

Cla-ri-fier

Vingt-trois degrés et demi. Elle prend la route sous ce panneau météo affiché dans sa voiture bourrée d’électronique. Sa voiture qui sait tout, tout le temps : où elle se trouve, quel jour on est, le temps qu’il fait, la lumière extérieure pour allumer les phares au besoin, la quantité de pluie qui tombe pour balayer le pare-brise à la juste mesure…

Avec un tel engin, elle n’a même plus le luxe de se perdre tout à fait. Elle adorait ça, pourtant, se perdre. Oser une voie à un croisement et voir venir, laisser le paysage défiler, être surprise par ce qui surviendra au fil d’un décor nouveau. L’imprévu des chemins de traverse, les endroits inconnus où jamais encore elle n’était passée. Elle adorait ça, cet égarement de peu de risque. Ce jeu vers l’étranger, au-delà des passages obligés. Loin des voies toutes tracées par les connivences entre dessinateurs de cartes routières et usages locaux, sociétés autoroutières et calculateurs d’itinéraires.

Garder l’écran tactile éteint : voilà la solution pour errer à sa guise, à son rythme, sans être tracée à chaque instant et, partant, traçable par satellite.

À travers le verre légèrement teinté du pare-brise, elle observe le ciel dégagé, quoique tendant vers le gris. Ciel dégagé gris… Elle se dit qu’un truc ne va pas dans sa formulation. Ciel dégagé gris… contradictoire la tentative de description, non ?

Pas les mots… Mal les mots… Bizarres les mots ce matin…

Elle prend la route pour se rendre chez le dentiste. Elle sait ce qui l’attend et se demande si mal les mots du matin signifie stress à bord. Cerveau inquiet, corps aux aguets. La roulette en arrière-plan de ses pensées. La crispation à la mâchoire inférieure… Le stress, déjà ? Elle a à peine roulé pourtant. Là, sa voiture est bien incapable de lui dire son niveau de tension matinale.

Elle sourit en se rappelant qu’elle a désactivé les capteurs à pression du volant, parce qu’elle n’a pas envie qu’on lui rappelle de le tenir à deux mains, de s’arrêter prendre un café si elle relâchait sa tenue. Le vendeur de voiture pensait en faire un argument de sécurité convaincant. À son grand dam, elle s’en est moqué. Elle ne boit pas de café.

Elle se dit que ça va bien se passer ce matin. Une molaire à arranger. Lui, le geste sûr, obsessionnel du soin sans douleur, attentif et attentionné. Elle aimerait bien un homme comme ça dans sa vie. Pas un dentiste, non, un homme attentif et attentionné. Un délicat. Qui porte une véritable attention à l’autre, ami-e ou partenaire. Pas du genre bulldozer qu’elle a si souvent croisé au fil de ses rencontres, professionnelles ou amoureuses.

Tellement d’hommes engoncés dans leurs costumes, mangés par leur difficulté d’être sans masque, sans enjeux de conquête, de prise de pouvoir ou d’efficacité. Dans l’intimité, tant d’hommes qui oublient la préciosité de ces moments rares où l’autre est si près de sa vérité, défenses et déguisements sociaux défaits. L’autre dévoilé-e, offert-e, à nu. Fragile. Enfin, si fragile.

Elle se dit que ça ne doit pas être facile d’être un homme. Pas simple non plus d’être une femme mais ça, elle connaît. Complexe au regard des injonctions sociétales, de se vivre en quête de soi, de son authenticité. Être un homme sensible, délicat, réfléchi, cultivé… quand il s’agit, par ailleurs, d’être musclé, efficace au plan professionnel et amoureux, inscrit dans une case à cocher. De l’art de la contorsion…

Quelle connerie l’efficacité amoureuse ! Des hommes dopés au porno qui ne savent même plus aborder le corps de l’autre. Aller à la rencontre du grain de peau, avec candeur et gourmandise. Écouter les vibrations de la chair. Chercher à comprendre son rythme, sa patte. Mettre en mots leur désir, leurs envies. Jouer. Tout simplement jouer, donner et prendre, se repaître. Hommes piégés dans leur invulnérabilité factice se ruant sur leur partenaire. Conquérants de pacotille singeant des représentations jamais questionnées.

Jamais le Kama Sutra pour sa philosophie ? Jamais le Tao de l’art d’aimer ? Et dire que l’industrie porno pense avec intérêt aux applications de la réalité virtuelle… Pas gagné l’amour 2.0 aux pays des oxymores.

À travers son téléphone mobile connecté en bluetooth, elle cherche Lenny Kravitz, I Belong to You. Elle veut cette basse, fort dans son ventre. Elle veut la voix sensuelle. Le refrain aux paroles basiques. « I belong to you, and you, you belong to me too… »

Où sont les hommes ? Étrange heure du bilan dans sa voiture…

Elle fréquente des femmes, en nombre. Des femmes multiples, passionnantes et passionnées par leur parcours. Les errances de leurs vies et les défis qu’elles y relèvent. Des femmes drôles, qui partagent volontiers leurs questionnements. Leurs inquiétudes aussi. Sororité à l’œuvre. Des femmes créatrices. Qui osent et s’essaient. Autrement que pour être reconnues, d’emblée. Qui osent pour elles. Le reste si besoin.

Dans ce cénacle de femmes, quelques-unes en couple avec un homme, une femme. Des hommes, des femmes parfois. En amour, tout est possible. Mais les hommes seuls… ils sont où les hommes seuls ? Les hommes qui, comme elle, cherchent leur partenaire de jeu.

Cherche-t-elle vraiment ? Pas certaine. Elle se dit ça, ce matin. Alors qu’elle est en route vers chez le dentiste, elle se dit qu’il serait peut-être temps pour elle d’investir sa quête. D’arrêter de la penser et de la vivre. De cesse de tergiverser et de préciser ses attentes. Bégonia lui a dit la même chose récemment : quels sont tes objectifs ? Tu dois clarifier parce que sinon, tu vas continuer de rencontrer des hommes impossibles. Des bras cassés. Avec lesquels tu ne peux rien faire, rien envisager. Des petits garçons qui cherchent maman. Des hommes rongés de complexes qui surjouent… et pannent. Des hommes experts en rapidité d’exécution quand toi tu es tendance diesel. Des hommes qui te projettent en maîtresse SM quand tu es incapable de ça ! Qu’est-ce que tu veux ? Tu le sais ce que tu veux ?

Cla-ri-fier, tu comprends ? Si tu veux un amant, tu veux un amant. Mais tant que tu ne te le seras pas dit, ça ne pourra pas se passer. Si tu veux un mari, c’est pareil. Tu veux que je te coache… Tu veux ?

Finalement oui, elle va dire oui au coaching clarification de projet de Bégonia. Dès son retour de chez le dentiste, elle passera chez elle pour cla-ri-fier. C’est le moment.

Elle ne dira rien à sa voiture qui, une fois n’est pas coutume, ne pourra rien pour elle sur cette voie-là.

Thé vert nature

Thé vert nature

— Non Madame, le thé vert nature ça n’existe pas !

Il la regarde, sûr de son propos, debout dans la travée de « sa » terrasse. Sur le boulevard, allées et venues de voitures dont le bruit est couvert par les jets d’eau du bassin à proximité. Plateau sur main gauche, main droite fichée à la ceinture.

— M’enfin Monsieur, avant d’être parfumé au jasmin, votre thé vert il était nature ! Renseignez-vous !

Palpitation au coin de l’œil d’un serveur soudain menacé dans son édifice.

Elle, assise dans un fauteuil rotin à l’ombre des grands parasols, ne lâchera pas. Il est écrit salon de thé sur la vitrine de la brasserie, il n’a qu’à apprendre son métier celui-là au lieu de poser ses assertions crânement. Elle déteste les hommes qui tentent de faire la leçon quand ils sont pris en défaut.

Quel toupet elle se dit. Quelle arrogance aussi et tentative de position dominante.

Puisqu’il n’y pas de thé vert nature dans ce salon de thé curieusement renseigné, elle se contentera du thé vert au jasmin proposé en guise de change à sa demande. Le serveur se rend à son autre clientèle.

Elle ouvre le sachet, extrait la mousseline, la porte à son nez, inspire son parfum. Elle glisse le sachet dans la théière de porcelaine blanche.

Milieu d’après-midi, journée ensoleillée de premier jour d’été, l’air est sec, le soleil haut dans le ciel.

— Soixante-quatorze références Madame.

Elle sort de sa rêverie en pensant aussitôt à la Haute-Savoie, département 74. Interpelée par le visage tout sourire aux dents épaisses se chevauchant en un étrange chantier, elle plisse les yeux sur un homme penché vers elle. Un rien obséquieux.

— Pardon ? elle dit, ne comprenant qui lui parle ici de Haute-Savoie.

— Soixante-quatorze références de thé, mais vous comprendrez que je ne peux pas tout avoir…

— Certainement Monsieur, mais quel dommage, toutefois, de n’avoir aucun thé vert nature.

— Je suis les goûts et la demande de ma clientèle Madame.

D’une phrase il a tout dit elle se dit. Ses goûts à elle ne figurent pas dans son catalogue à lui. Et, de fait, elle ne fait pas partie de sa clientèle. À lui.

Après les deux cent cinquante kilomètres qu’elle vient de parcourir, la pièce de deux euros glissée dans l’horodateur pour suivre la règle qui impose l’accès payant à de nombreux centre-ville, elle trouve que sa pause a soudain quelque chose de surfait. Une halte à l’impossible apaisement, un arrêt sans la détente attendue. Il y a des villes comme ça elle se dit. Une ville comme celle-ci qu’elle connaissait déjà pour y avoir manifesté contre un projet de forage de gaz de schiste. Une ville où, dorénavant, elle sait quel endroit éviter à l’heure du thé.

Derrière elle, un client parle fort. Allume une cigarette dont les volutes s’invitent aussitôt à sa table non fumeuse. Son after-shave de supermarché suit le propos. Elle fait la moue, se sent envahie. Vraiment, cette odeur…

Elle dépose trois pièces dans la coupelle au ticket de caisse. Vide la tasse d’un quelconque thé au jasmin et quitte la place sous le soleil. La route qui l’attend dorénavant sera belle, tranquille. Elle arrivera à destination quand elle le pourra. Elle se dit que sa prochaine pause se fera à l’abri du monde. Sourire.

Danse à quai

Danse à quai

Il a peut-être vingt ans. Corps hébété de celui qui s’est mis en route trop tôt dans sa journée. Dos légèrement voûté par le poids du matin qui cahote au rythme d’une rame de métro automatisé. Regard mobilisé au sol. Tee-shirt barré pleine poitrine par les quatre lettres d’une marque de vêtements de sport. Bermuda en jean. Tennis en toile. Son sac à dos posé entre ses pieds.

Il est appuyé au long coussinet qui permet l’assise debout. Sorte de banquette à trois voire quatre fessiers permettant de stabiliser le tangage des corps en transport à travers les tunnels sous la ville.

Sous ses airs de jeune adulte, quelque chose de l’enfance plein le visage. Est-ce la torpeur matinale qui exhale son air poupon ? Qu’elle aurait pu se prolonger sans être appelée au réel. Est-ce que chacun est saisi d’enfance dès lors que sa nuit est chavirée trop tôt ? Top courte. Les yeux engourdis de rêves impossibles à éteindre, le corps longtemps attendri par la chaleur d’un lit, la détente du repos nocturne suspendue aux fibres…

La rame est arrêtée à quai. Les portes restent ouvertes trop longtemps et quelques regards inquiets s’échangent déjà. Interrogations dans le silence. Sans les mots porteurs de sens encore. Puis l’annonce dans le micro résonne dans les haut-parleurs. incident technique. Arrêt prolongé au moins dix minutes.

Soupirs et agacements, quelques insultes fusent, d’aucuns quittent la voiture et la station dans un reflux nerveux.

Lui, magnifique indolent, s’approche des portes. Passe une main au dehors comme s’il s’attendait à ressentir de la pluie. Regarde sa main. Glisse lentement son buste et lève le regard vers un ciel improbable. Il risque un pied, un autre, regard à droite puis à gauche. Esquisse un pas de danse et glisse sur le quai.

Il offre son allure, magnifiquement déhanchée. Il se délie, se déplie. Envergure gracile. Puis il prend son élan et saute, fend l’air, accélère le rythme.

Dans les voitures, voyageurs attendris, sourires et joie aux regards lumineux. Qu’elle est belle cette panne de métro ! Et pourvu qu’elle se prolonge tant que la danse envoûtante offre une échappée singulière qui touche, émeut les cœurs et ravit les visages.

Il a peut-être vingt ans et il est tout en grâce. Son corps inspiré par un tempo que lui seul connaît. Habité de rondeurs, de mouvements souples, il court, sautille, change de direction d’un trait. Imprévisible, magnifique de générosité, il caracole.

La sonnerie du métro retentit. Il regagne la voiture dont il s’était extrait, retrouve l’emplacement de son sac. Les applaudissements le cueillent, sourires en partage, échange de remerciements. La rame quitte le quai.

Plus jamais la Méditerranée

Plus jamais la Méditerranée

Front de mer. Mistral dans les oreilles. Elle se dit vent d’autan peut-être, parce qu’elle ne sait pas, au fond, où s’arrête le mistral et où prend l’autan. Elle extrait son mobile de son sac à main, appelle l’application de notes et saisit, pouces au clavier, la question à approfondir.

Elle n’aime pas les questions sans réponses. Trop de ça pendant l’enfance. Trop de ce mystère de l’explication impossible qui la laissait bancale, insatisfaite. Son intelligence négligée, son avidité d’apprendre contrariée. Et cette crainte de sa connaissance racornie qui la poursuit, des années plus tard. Encore. Toujours. Elle sourit, se moque d’elle en pensées.

Elle tourne autour du phare les yeux rivés au ciel et regarde les mouettes virevolter. Se jouer des tourbillons du vent. Leurs cris. Si singuliers les cris de ces oiseaux-là. Elle se dit qu’elle voudrait ça chaque jour. Dans son paysage sonore des mouettes riant. Elle réfléchit un instant aux lieux qu’elle a déjà rencontrés, aux lieux qu’elle aime déjà, parés de mouettes. C’est important les mouettes pour elle.

Elle pense à l’océan. À la côte atlantique. Elle voit la dune. L’effort pour gagner la plage. L’océan de pins vers les terres, l’Atlantique vers le large. Le vent chargé d’iode. Le ressac et son fracas envahissant.

Elle pense à ce nom d’un groupe, il y a longtemps : le cri de la mouette.

Le vent d’ici, celui de la Méditerranée, n’est pas le même qu’à l’océan. Elle le trouve peu stimulant. Inquiétant même. Presque lénifiant pour elle, tandis que les embruns de la côte ouest la revigorent comme nulle part ailleurs.

Le vent d’ici…

Elle redoute qu’il charrie vers la côte les cadavres des migrants qui, jour après jour, quittent l’effroi de leur territoire pour celui, plus grand encore, de la traversée maritime. Pays en guerre. Enjeux pétroliers. Religieux. Vente d’armes qui détruisent pour faire reconstruire et voir fleurir le business. Conflits de vieilles lunes toujours capables de mettre à feu et à sang des populations civiles victimes de stratégies immondes.

Peuples asservis. Avenirs assombris. Questions de survie.

Incertitude du lendemain qui rend prêt au moindre pire pour trouver la force de braver tous les dangers. De la mafia des passeurs aux viols des femmes pendant le périple. Dans les camps de réfugiés aussi. Le sexe et le ventre des femmes comme hors d’elle. En possession d’autrui. De l’homme plus fort. Brutal. Propriétaire de ce qu’il ne détient pas mais s’arroge. Traverser ça et supporter ensuite le risque que l’embarcation dérive, coule, tempête inopinée. Voir les autres passagers chavirer et tenir bon. S’accrocher encore une fois. Encore un peu. Tenir bon à jamais. Avec la possibilité d’être refusé-e aux frontières d’une terre qu’on croyait d’accueil, expulsé-e quand bien même on aurait pu passer. Le danger accroché au risque en un chapelet à misère de la migration contemporaine.

Elle pense à eux. À elles. Mères inquiètes. Un enfant ou plusieurs à sauver de l’horreur. Fuir les bombes. La famine. Les épidémies. L’âpreté d’une vie qu’elles n’ont pas souhaité ainsi. Danger imminent. Peur constante. Des nuits en fragments de bombes. Éparses. Explosives.

À elles, étudiantes. Des projets plein les rêves. À leur envie de vivre et de rire ailleurs. À la force immense qui les incite à partir. À s’enfuir. Aux désirs qu’elles abandonnent dans la fuite à mort.

Elle pense à toutes ces vies prises par les bombes, par les eaux, par la magouille cynique. Elle pense à celles et ceux que la guerre broie menu. Qui, s’ils en reviennent, en sortiront transformés à jamais. Vieillis. Les rêves écrasés sous le poids des absences. Leur quotidien effrayé pour des mois de sons à apprivoiser. De cœur à calmer quand il sautera sous les côtes parce que le danger est là, tout près. Près à en crever.

S’abstraire de l’existence parce qu’en tentative de survie. Et que la survie exige. Et ces pays prétendument développés qui laissent ces gens filer sous leurs yeux.

Qui a dit qu’en cas de conflit les populations civiles se devaient de rester chez elles à attendre le pire ? Qui a décidé de condamner à mort celles et ceux qui se sont vu imposer des stratégies de conquête les privant de leurs moyens de subsistance ? Qui fait de l’argent sur le dos des civils ? Qui vend les armes et approvisionne les combattants ?

Questions sans réponse. Encore sans réponse… Enquêter. Mettre en mots. Comprendre. Nouvel appel de notes dans le téléphone.

Elle soupire. Passe une main sur son regard voilé. Se demande ce qu’elle peut faire, elle, pour soutenir et aider. Pour dire sa solidarité avec celles et ceux qui s’enfuient. Dorénavant déportés vers la Turquie en un marché sordide conclu par les pays européens. Dire sa honte aussi. Tenir la misère loin des yeux. Loin des frontières. Payer chèrement le tri et l’exil de populations qu’on ne veut pas accueillir sur son territoire. Bafouer le droit à une existence digne.

Mais elles, eux, comment vont-ils survivre à ça ? Comment supporter ça ? Ce traitement inhumain de leur destin imposé par d’autres tout du long. Quand elles et ils risquent tout et que, d’un bureau à un autre, d’aucuns décident des bâtons à rompre leur avenir, depuis la chaleur cossue de bureaux européens. Comment tenir bon face à l’adversité ? Confronté-e au non respect du droit fondamental d’asile, comment ces personnes vont-elles se remettre d’avoir été quantité négligeable au regard des pays riches quand le leur est dévasté. Des pays qui érigent des murs. Des codes incompréhensibles pour éviter de faire une place. Incapables d’accueillir.

Elle se demande comment l’Europe en est arrivée à ce degré d’horreur. Comment les représentants des pays d’une prétendue union se sont arrogé le droit de mettre au rebut des milliers de personnes. Comment une telle inhumanité…

La honte. Oui, la honte, vraiment, d’appartenir à ce peuple qui dit non au sauvetage de sœurs et de frères.

Elle essuie une larme roulant sur sa joue. S’entend renifler. Au-dessus d’elle, les mouettes. Toujours les mouettes.

Alors, c’est maintenant une évidence pour elle. Jamais plus elle ne mettra un orteil dans l’eau de la Méditerranée. Jamais plus elle ne s’autorisera du bon temps dans une mer qui a charrié tant d’avenirs incertains. Tant de cadavres. Autant de vie prises de façon éhontée à des personnes qui, pourtant, faisaient tout pour se vivre tête haute. Pour bâtir après le cauchemar une suite pleine de matins et de mouettes rieuses.

Une vie d’être humain qui se fait une place dans le monde. Mais, jour après jour pourtant, cette place refusée par d’autres aux journées confortables, à l’avenir assuré.

Plus jamais elle ne regardera cette mer comme si rien ne s’y était passé. Comme si personne n’avait disparu dans ses fonds.Comme si ces eaux étaient limpides.

Plus jamais la Méditerranée.